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Culture

Famille, je te hais... et je te le montre

Théâtre

Dans « Ab : Beit Byout », de la troupe Tahweel, trois filles, l'une plus névrosée que l'autre, gravitent, entre farce et tragédie, autour d'une mère toxique (et intoxiquée).

27/11/2015

La troupe Tahweel donne à voir une pièce au théâtre Babel intitulée Ab : Beit Byout, adaptée d'une pièce de théâtre de Tracy Letts (prix Pulitzer 2008) intitulée August : Osage County. Un succès des planches également retranscrit sur grand écran en 2013 par John Wells avec Meryl Streep et Julia Roberts.
Sahar Assaf et Rafi Féghali cosignent là une œuvre dans la pure tradition dramatique, où la tragédie côtoie la farce dans des dialogues trempés dans l'humour noir. Familier, dites-vous ? On se retrouve à la table de Festen, le film-choc de Thomas Vinterberg, ou dans la maison des Trois Sœurs d'Anton Tchekhov, ou même à l'un de ces dîners de famille où une remarque cynique fait tout balancer en vrille.

Il faut dire que le noyau familial, foisonnant de non-dits, jalousies, trahisons, mensonges, haines larvées et amours ineffables, représente un champ d'investigation très riche pour les dramaturges, écrivains et autres cinéastes explorateurs des dynamiques relationnelles. Pour ce thème mille et une fois exploré, pas de nouveauté à signaler ? Ce serait sans compter deux facteurs très importants qui font de Ab : Beit Byout une pièce à ne pas rater. D'abord l'adaptation de Assaf et Féghali, où l'on note l'excellente traduction, ou plutôt la libanisation d'un texte qui parle à l'origine de l'Amérique profonde. Puisés dans le langage quotidien, les dialogues sont émaillés d'expressions djeunz et de gros mots très couleur locale. Cette fluidité et l'accessibilité au grand public font que le spectateur s'identifie facilement et ne décroche pas tout au long des 90 minutes de la représentation.
Deuxième belle surprise et non des moindres : les acteurs. Ils sont tous impeccables. Même si certains rôles plus développés mettent en relief la teigneuse mère Wadad (Nawal Kamel) et Tamara, l'aînée qui cherche à tout contrôler (Sahar Assaf).

Famille, je vous hais
Nous sommes donc là dans un village du Mont-Liban, où une maman et ses trois filles sont réunies par la tragique et mystérieuse disparition du père. Dans la maison familiale, l'unique chaleur est aoûtienne. Les retrouvailles, elles, sont plutôt glaciales, teintées d'égocentrisme, de haine et de dialogues plus aigres que doux. Entre farce et tragédie, chaque femme apparaît empêtrée dans sa vérité et ses traumatismes. Wadad a le verbe méchant, ne sait pas tenir sa langue (de vipère) dans une bouche, justement, rongée par le cancer. Et l'on se demande lequel de ces deux maux a été la cause de l'autre... Sa sœur Sakina (désopilante May Ogden Smith) émascule mari et fils avec un bonheur jouissif. Il y a aussi Rim (Farah Wardani) l'effacée, écrasée par la mère autoritaire, et Bouchra (Riham Sabek), la romantique incurable croyant avoir trouvé son prince charmant. Sans oublier Dana, l'adolescente accro à Game of Thrones et aux drogues.

Dans ce concours de femmes hystériques, la palme revient... au spectateur qui tangue entre rire et émotion. Au niveau relationnel, on leur flanque à toutes un zéro de conduite. Leurs hommes, pantins effacés, castrés par leurs marâtres respectives, choisissent chacun un mode échappatoire différent : l'un se suicide, l'autre pourchasse des lolitas et le dernier puise sa patience dans les paradis artificiels.
À part une scène où les violons du mélo sont un peu trop stridents, la pièce déjoue les clichés du drame familial par des dialogues à rebondissements.
Au menu de la fameuse scène du souper ? Du verbe croustillant, des réparties fielleuses, des piques qui tombent à point, des révélations tranchantes. Mais, petit hic, la table n'est pas dressée au milieu de la scène. Plutôt mise à l'écart sur la gauche du spectateur, dans un retrait quelque peu frustrant pour ce dernier. Mais cette mise à distance se révèle finalement salutaire car elle conforte le public dans son rôle de témoin impuissant devant ce déballage incontrôlable de vacheries aberrantes. Lesquelles sont autant de pistes à suivre, à défricher, à déchiffrer.

Au-delà de tout cela, c'est à notre propre condition d'êtres humains, de mères, de pères, de filles ou de fils que nous renvoie cette histoire grave et touchante qui délivre un véritable hymne à l'amour et à la fraternité.
Après la brisure finale, la mère effondrée trouve finalement une épaule compatissante pour y poser la tête. Ce sera celle de l'étrangère...

*Tous les soirs, à 20h30, sauf les lundis, au théâtre Babel, centre Marignan, Hamra. Jusqu'au 6 décembre. Tél. : 01/744033.
**Discussions avec la troupe autour de la pièce le samedi 28 novembre à 11h, à la bibliothèque T Marbouta, à Hamra.

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