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Moyen Orient et Monde

Qu’est devenu Abou Bakr el-Baghdadi ?

Interview express

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, revient sur les rumeurs relatives au sort du chef de l'EI.

14/11/2015

Alors que le groupe jihadiste État islamique (EI) poursuit son combat en Irak et en Syrie, malgré les frappes de la coalition internationale et celles de la Russie, le sort de son chef, Abou Bakr el-Baghdadi, continue d'alimenter les rumeurs. Le 11 octobre dernier, les forces irakiennes ont annoncé que le leader jihadiste avait été touché par un raid aérien visant son convoi, mais ont reconnu que le sort de cet homme, l'un des plus recherchés de la planète, restait « inconnu ».
L'EI n'a pas tardé à réagir. Sur un compte Twitter qui lui est affilié, le groupe a qualifié les informations données par les forces irakiennes de « fausses rumeurs ». Et dans une déclaration à l'agence Reuters, un de ses combattants a affirmé que « même si Baghdadi tombait en martyr, cela n'aurait pas d'effet sur l'EI ». « On peut perdre un chef, mais il y a des milliers de Baghdadi, chaque minute un chef naît dans l'État islamique », a-t-il lancé.
Que sait-on du sort du « calife » de l'EI, à la lumière des derniers développements ? Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, répond aux questions de L'Orient-Le Jour.

En vie, blessé, mort... Que sait-on d'Abou Bakr el-Baghdadi aujourd'hui ?
Il n'existe pas à ma connaissance d'élément probant permettant actuellement de trancher dans un sens ou dans l'autre. Cependant, on sait d'une part que les communiqués des autorités irakiennes ne sont pas toujours très fiables, et que, d'autre part, l'État islamique n'a pas pour habitude de dissimuler ses pertes, même au plus haut niveau. L'organisation avait en effet rapidement admis l'élimination des prédécesseurs d'Abou Bakr el-Baghdadi (Abou Moussaab el-Zarkaoui en 2006, Abou Ayoub el-Masri et Abou Omar el-Baghdadi en 2010) ou de ses principaux chefs militaires comme Fadel el-Hiyali, en 2015.
En tout état de cause, la disparition de Baghdadi ne changerait probablement pas grand-chose au fonctionnement de l'EI qui n'aurait aucun mal à lui trouver un remplaçant politique parmi ses ex-compagnons détenus dans l'ancien camp américain de prisonniers à Bucca (Irak) et qui occupent quatre des sept postes du Conseil militaire de l'EI, sept des douze postes de « gouverneurs de province » et à peu près tous les postes de responsabilité financière.

Si Baghdadi est toujours en vie, où pourra-t-il se trouver aujourd'hui ?
Là encore, il n'existe aucune indication sérieuse sur sa localisation qu'il a tout intérêt à dissimuler s'il est toujours vivant. Cependant, la logique voudrait qu'il cherche plutôt refuge en Irak où lui-même et ses plus proches adjoints disposent de larges connivences familiales, tribales ou claniques, plutôt qu'en Syrie où il n'a pas d'ancrage personnel, où les risques de trahison sont beaucoup plus importants et où se concentrent actuellement les frappes aériennes de presque tous les intervenants de la région.

Quel est le véritable rôle de Baghdadi au sein de l'EI ?
Avec son passé de théologien salafiste et de victime de l'occupation américaine et de l' « oppression » chiite du gouvernement Maliki, Baghdadi est plutôt un porte-drapeau politico-religieux et un symbole sentencieux qu'un opérationnel de la violence. Les opérations militaires ouvertes ou clandestines du groupe sont gérées essentiellement par d'anciens officiers de l'armée de Saddam Hussein, chassés de l'armée nationale par l'administrateur américain Paul Bremmer. L'état-major de l'EI compte environ 150 officiers de l'ex-armée irakienne en charge notamment des approvisionnements, des arsenaux, du renseignement et des opérations clandestines. On se souvient du rôle de renfort de l'EI joué jusqu'en avril 2015 par Izzat Ibrahim al-Douri, ancien chef d'état-major de Saddam Hussein. Jusqu'en août 2015, l'adjoint direct de Baghdadi était Fadel « Abou Mutaz » el-Hiyali, ancien général des moukhabarate (services de renseignements) de Saddam Hussein. Et le « numéro 3 » de l'organisation, en charge des opérations en Syrie, est toujours Abou Ali el-Anbari, ancien général-major de l'armée irakienne.

Comment expliquez-vous le silence de Baghdadi et le fait qu'il n'apparaisse jamais?
À partir du moment où il a entrepris de revendiquer le contrôle d'un territoire, de s'autoproclamer calife, de porter un turban noir et de s'affubler du nom de Quraïchi, Baghdadi mord la main de ceux qui ont nourri le salafisme politique et lance clairement un défi aux monarchies wahhabites. Mais en revendiquant cette stature de souverain et de pontife, il s'oblige à en adopter les codes : renforcer son « mystère », avoir une parole d'autant plus précieuse qu'elle est rare, laisser la gestion et la responsabilité des affaires courantes à ses « vizirs » éventuellement désavouables... et se montrer le moins possible pour des raisons élémentaires de sécurité. S'il disparaît, son successeur devra adopter le même comportement s'il ne veut pas se résoudre à passer pour un simple chef de bande.

 

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