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Campus - Rencontre

La bande dessinée de Kamal Hakim, un outil de mémoire et d’histoire

Le Temps des grenades, publiée par l'Alba, a révélé, au Salon du livre francophone de Beyrouth, un talent qui a su inscrire l'histoire d'un drame familial dans la grande histoire. Itinéraire d'un jeune homme qui cherche à concilier dessin et politique, ses deux passions.

Kamal Hakim dédicaçant sa bande dessinée, « Le Temps des grenades », sur le stand de l’Alba au Salon du livre francophone de Beyrouth. Photo par Sandra Hage

Aussi loin qu'il puisse remonter, Kamal Hakim se souvient qu'avec la lecture, le dessin était l'une de ses activités favorites. Quand il n'était pas occupé à gribouiller et à remplir, avec maladresse, des pages blanches avec ses premières illustrations, il aimait dévorer des tas de livres avec une préférence pour les bandes dessinées. « Enfant, raconte-t-il, mes parents m'ont appris qu'il ne fallait pas s'ennuyer. Je voyais parfois ma mère reproduire des miniatures de Antar et Abla et mon père faire de la calligraphie à ses heures perdues. Cela m'a poussé, sans doute, à vouloir m'exprimer à l'aide du dessin. » Kamal prend vite conscience que les illustrations lui offrent un espace privilégié où il peut laisser libre cours à son imagination et traduire spontanément ses émotions. Il n'arrêtera pas de dessiner.
Simultanément, l'enfant se découvre un grand intérêt pour la politique, sujet omniprésent au cœur de sa famille. Cette passion peu commune chez les plus jeunes, Kamal l'explique ainsi : « Mes parents appartiennent à deux communautés religieuses différentes, j'ai donc grandi dans une ambiance où il m'a fallu, très tôt, être conscient de ce qui se passait dans ce pays divisé. Il était primordial pour moi de pouvoir comprendre la guerre et l'histoire contemporaine du Liban. »

La culture, une armure pour comprendre la vie
Issu de la génération de l'après-guerre libanaise, Kamal s'accroche aux livres. « J'ai grandi, confie-t-il, dans un Beyrouth Ouest où la famille n'avait plus un sou. Nous avons dû, mon frère et moi, travailler jeunes pour pouvoir acheter ce qu'il y avait de plus important à nos yeux : nos bouquins. » Cette précarité et un héritage familial pas toujours facile à assumer imposent à l'adolescent la volonté de se construire. La lecture, qui se révèle être d'abord une échappatoire, constituera plus tard, avec la culture, une sorte d'armure dont se serviront Kamal et son frère pour affronter le quotidien. « Si nous avons réussi à émerger, à devenir intellectuellement performants Karim et moi, c'est grâce aux livres qui nous ont permis de comprendre la vie. » Celui qui a dû, jeune, assumer son identité libanaise multiple décide, à l'âge adulte, de se diriger naturellement vers des études de sciences politiques à l'AUB. Ce choix ne lui fait pas pour autant oublier sa passion pour le dessin qu'il exerce, depuis son enfance, en autodidacte.
Après avoir fait son service militaire et exercé plusieurs métiers au Liban et à l'étranger, Kamal décide de s'installer au Canada afin d'y suivre, pendant 4 années, des études d'animation au Sherdian College à Ontario. Cette formation sérieuse va lui permettre de maîtriser plus facilement l'art de l'illustration. De retour au Liban, le jeune homme choisit de compléter sa formation en se spécialisant en illustration et en bande dessinée à l'Alba. « L'avantage de faire un master à 30 ans, note-t-il, c'est que j'avais une esthétique et une réflexion présentes. Il me fallait des outils pour écrire un bon scénario et avoir un encadrement, chose que j'ai pu trouver à l'Alba. » La rencontre avec Michèle Standjofski, qui dirige son projet de master, lui donne de l'élan dans son travail. Le Temps des grenades, première bande dessinée écrite et illustrée par Kamal Hakim, est publiée en 2015 par l'Académie libanaises des beaux-arts.

Raconter l'histoire en bande dessinée, un exercice périlleux mais nécessaire
Il a fallu à Kamal grandir, voyager, travailler et étudier beaucoup pour assumer et concrétiser son désir de raconter une histoire aux dimensions autobiographiques qu'il a baptisée Le Temps des grenades. Avec cette bande dessinée historique, proche du documentaire politique à la manière de Joe Sacco ou de Riad Sattouf, le jeune homme tente de brosser le portrait de son oncle maternel, Karim Majdalani, assassiné le 2 août 1982 pendant le siège israélien. À travers une documentation et une série d'entretiens avec des témoins du crime, le narrateur cherche à élucider les raisons de cette mort violente et à désigner des coupables. Mais pas seulement.
Le dessein de Kamal Hakim d'inscrire l'histoire familiale dans la grande histoire surgit d'une crise, d'un désir de rendre justice à la figure charismatique d'un oncle maternel qui l'obsède, « un homme, dit-il, indigné et sensible à la misère ». On retrouve dans Le Temps des grenades une sorte de devoir de mémoire que le narrateur mentionne en écrivant : « Je m'étais fait le serment, à 8 ans, de trouver les coupables et de venger la mort de l'oncle. Aujourd'hui, 25 ans plus tard, j'ai ce besoin urgent de tenir ce serment, pas juste pour ma grand-mère. Pour moi. »
Les pages de cette bande dessinée renferment l'histoire d'une famille brisée mais aussi celle de tout un pays. L'auteur, issu de la génération de l'après-guerre, y trouve un prétexte pour parler de la mémoire collective et des atrocités qu'ont vécues d'innombrables familles libanaises. « J'ai essayé, poursuit Kamal, de raconter une histoire qui, bien que personnelle, touche beaucoup de gens. Pour pouvoir le faire, il m'a fallu comprendre la réalité libanaise, travailler beaucoup, me documenter, et je me suis inspiré du parcours d'artistes dont j'admire les œuvres, comme David B., Manu Larcenet et Marjane Satrapi. » L'identité, qu'elle soit politique ou religieuse, est également au centre de ce récit fluide et réaliste qui aborde, à travers la relation spéciale qu'entretient le narrateur enfant puis adulte avec sa grand-mère, le dialogue des générations.

Un artiste à suivre
Le tiraillement entre une écriture intime pseudo-autobiographique et le besoin de raconter l'histoire du Liban en bande dessinée donnent à la première œuvre de Kamal Hakim sa particularité et son identité. Lancée au Salon du livre francophone de Beyrouth, Le Temps des grenades remporte un vif succès auprès des lecteurs, si bien que l'Alba prévoit un second tirage pour bientôt. Kamal a, quant à lui, repris le travail sur cette histoire avec le projet d'en faire une trilogie. Il y a des parenthèses dans tout processus de création, il faut savoir se montrer patient, sans cesse recommencer de zéro, Kamal en est conscient. « Il s'agit, note-t-il enfin, d'un travail périlleux. La mort de ma grand-mère maternelle Linda, personnage principal de cette BD, a bouleversé l'ordre de la narration. » Dans les moments les plus froids, il y a la présence bienveillante de cette dame que Kamal arrive à ressentir à ses côtés et qui relance son désir d'aller au bout de cet exercice délicat.
Si certains lisent en filigrane leur propre histoire dans la première bande dessinée de Kamal Hakim et y retrouvent les sensations de violence sourde que ressentent encore ceux qui ont vécu la guerre, d'autres, plus jeunes, y devinent le portrait d'un artiste sensible, drôle et cultivé. Le Temps des grenades est une lecture dont on ne sort pas indemnes, plutôt secoués même, mais largement conquis.

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