En conclusion de sa récente interview de l'ancien chef de la Réserve fédérale américaine (Fed) Ben Bernanke, l'éditorialiste du Financial Times Martin Wolf assure que ce dernier a « aidé à sauver les États-Unis et le monde d'un désastre » après 2008.
Mais sept ans ont passé depuis la faillite de Lehman Brothers et « les leaders politiques (...) continuent à s'appuyer sur la béquille commode de la politique monétaire », alors même que « l'impuissance (de cette dernière) à doper la croissance et empêcher les pressions déflationnistes est devenue criante », écrivaient récemment Eswar Prasad et Karim Foda, chercheurs du Brookings Institute.
Les héros seraient donc fatigués ? Pourtant, à première vue, le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi ou la patronne de la Fed Janet Yellen n'ont jamais été aussi puissants. Aux États-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne ou en zone euro, les banquiers centraux ont considérablement musclé leur jeu, en mettant les taux à zéro, voire moins, en prêtant des sommes gigantesques aux banques. Et surtout en achetant à tour de bras des actifs, la fameuse méthode du « quantitative easing » (QE). Le bilan de la Fed est ainsi passé de 900 milliards de dollars avant la crise à 4 500 environ aujourd'hui.
Depuis la crise, les banques ont tiré toutes leurs cartouches normales, et « quand le tout-venant ne marche plus, il reste le "bizarre", et le bizarre monétaire, c'est le QE », explique Alexandre Delaigue, professeur d'économie à l'université de Lille, paraphrasant Les Tontons flingueurs de Georges Lautner. Si la Fed a aidé l'économie américaine à rebondir, la zone euro comme le Japon restent embourbés, au point que leurs banques centrales devraient prendre d'ici à la fin de l'année de nouvelles initiatives. Dont rien ne dit qu'elles fonctionneront. Notamment car les banques centrales courent deux lièvres à la fois à cause de leurs statuts. « En théorie économique, la règle, c'est un instrument pour un objectif. Là on a deux objectifs : l'inflation et la croissance, mais un seul instrument, la politique monétaire », et sans impulsion budgétaire pour l'accompagner, déplore Philippe Waechter, économiste de Natixis Asset Management.
En zone euro, la politique budgétaire vient tout juste de revenir à une situation de « neutralité » pour la croissance après des années de rigueur. Alors qu'aux États-Unis, la Fed a été épaulée par une relance massive, au Japon, le gouvernement a lancé une machine de guerre budgétaire, mais qui semble arriver trop tard pour tirer le pays de la déflation.
Pour M. Delaigue, « les banques centrales peuvent en théorie toujours en faire plus, aller dans le très "bizarre" », les prêts directs aux États ou le « QE for the people », des virements directs aux citoyens réclamés par le nouveau chef du Labour britannique Jeremy Corbyn. « Mais alors on arrive dans le champ du politique », souligne l'économiste. « Ne vaut-il pas mieux que de telles décisions (de financement et d'endettement) soient prises par des gouvernements plutôt que des gens qui ne sont pas élus? » Autre question, soulevée par les réticences de la Fed et de la Banque d'Angleterre à normaliser pour de bon leurs politiques, malgré des marchés de l'emploi et des économies robustes : dans quelle mesure les banques centrales sont-elles encore libres de leurs choix ? N'ont-elles pas rendu le monde accro à leurs remèdes « bizarres » ?
Aurélia END/AFP
Économie - Politique Monétaire
Les banques centrales un peu fatiguées de sauver le monde
OLJ / le 30 octobre 2015 à 00h00

