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Nos lecteurs ont la parole - Rabih Nassar

Gouverner au temps du choléra

Un torrent de poubelles suit le cours d'une ruelle. Comme un fleuve millénaire qui creuse un grand canyon. Les petits jeunes qui filment s'éclatent en pensant au nombre de vues sur Internet. Quelques sacs se coincent dans les nids de poule qui, très vite, se remplissent. C'est une nouvelle émotion qui me prend.
Je ne suis pas triste. J'ai déjà été triste. Triste en 2001, quand j'ai été obligé de quitter le Liban en pensant que c'était pour de bon, parce que je n'y trouvais pas de travail. Triste, quand en 2004 on renouvelait le mandat d'Émile Lahoud. Triste, quand en 2005 on a fait exploser un Gebran Tuéni, ou quand en 2012... et tant d'autres quand. Triste quand chacun de nos penseurs ou nos faiseurs se faisait faucher par un attentat, sans qu'on ne puisse savoir qui appuyait sur la gâchette. Triste quand je me suis rendu compte, vers le 15 mars 2005, que le 14 Mars disparaissait.
Je ne suis pas en colère non plus. La colère je l'ai connue les jours où je me faisais marcher dessus par des convois de gardes du corps pour des corps qui n'étaient pas à garder. En colère comme lorsque j'ai appris qu'un promoteur immobilier du centre-ville avait délibérément choisi de détruire un port phénicien pour construire une tour – Vénus – en payant une amende de 60 000 dollars. En colère comme lorsque j'ai pris la décision de rentrer pour de bon, j'entendais tout le monde me dire : « Mais qu'est-ce qui te prend de rentrer ? Ce pays est maudit, t'aurais mieux fait de rester. »
Je ne suis même pas dégoûté. Le dégoût, c'est la télé quand je vois la propagande anti-autre que chaque chaîne s'évertue à créer pour captiver son audimat. Ce manque de dialogue et ces propos haineux que nos hommes politiques déversent comme un venin qui paralyse. Les députés qui se disputent, les ministres qui s'accusent, le peuple qui se divise. Pour mieux se faire piétiner.
Non ça doit être autre chose. Je ne reconnais pas. C'est un mélange d'impuissance, de haine et d'incrédulité. C'est le fait de voir Tammam Salam se démener à la télé. Les fleuves de déchets sont un coup monté. Bien sûr. Une bande de Libanais s'est amusée, dans chaque quartier, à accumuler les déchets, puis a patiemment attendu un samedi pluvieux pour s'offrir une activité de plein air ; le lâcher de sacs poubelle. Les petits plaisirs du week-end. Juste après un chocolat chaud sous la couette.
Un Premier ministre qui sort des excuses comme un adolescent qui se ferait attraper en rentrant trop tard de soirée. Euh j'étais à la bibliothèque et je me suis fait piéger par ce gang de fêtards. Mais non je n'ai pas bu !
Face au Parlement qui stagne, le Premier ministre danse. Face à l'inutile – sans dire non constitutionnelle – table de dialogue, le Premier ministre a la parlotte.
Un chef de gouvernement – puisqu'on doit ainsi appeler un groupe de 30 mercenaires à la solde de leurs confessions respectives – qui pour une fois tombe sur une cause juste, sans équivoque. Une catastrophe environnementale, économique, éthique. Un drame qui frappe comme la mort, au hasard, juste dans son injustice !
Comment un chef de gouvernement se cache-t-il et refuse-t-il de prendre ses responsabilités ? Plutôt que de se jeter dans les bras de la foule, il s'accroche au pont qui tôt ou tard devra s'écrouler sous la pression de la rue. Un homme de gouvernement devrait gouverner. Savoir reconnaître ses points forts et utiliser de la meilleure façon qu'il soit ses ressources. Toutes limitées soient-elles. Aux cas extrêmes, les mesures extrêmes. Pas de dialogue, mais l'état d'urgence.
Utiliser les convois de politiciens qui d'habitude nous marchent dessus pour collecter les poubelles. Leurs gardes du corps ont bien l'habitude de balancer des protestataires dans leurs coffres. Ça les changera un peu d'être utiles. Utiliser la force de ces promoteurs immobiliers qui, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, peuvent nous pondre les permis de démolir le patrimoine, puis les permis de construire des tours, pour exiger d'eux qu'ils construisent des centrales de tri et de recyclage. Pour nos 128 épouvantails du Parlement, leur planter un balai et une pelle dans chaque main, et les forcer aux travaux publics, puisqu'ils sont payés pour ça. Les ministres ?
On finira par trouver. Mais quelque chose me dit qu'on pourrait confisquer quelques fortunes pour financer des programmes éducatifs.
Quand j'étais jeune et turbulent, il m'arrivait de faire des dégâts. Je renversais un vase, j'abîmais une plante, je salissais la nappe. On m'a appris à ramasser derrière moi. L'absence d'impunité a ça de bon, qu'elle nous fait reconnaître nos erreurs, pour les réparer, si possible, et les dépasser. L'absence d'impunité permet d'éviter qu'un drame se transforme en tragédie où, voyant le précipice, on se jette tête baissée.
M. Salam, de grâce, ne faites plus de la politique, mais gouvernez. Apprenez-nous à ramasser derrière nous. Apprenez-leur à nettoyer leur merde. Et le peuple suivra.

Un torrent de poubelles suit le cours d'une ruelle. Comme un fleuve millénaire qui creuse un grand canyon. Les petits jeunes qui filment s'éclatent en pensant au nombre de vues sur Internet. Quelques sacs se coincent dans les nids de poule qui, très vite, se remplissent. C'est une nouvelle émotion qui me prend.Je ne suis pas triste. J'ai déjà été triste. Triste en 2001, quand j'ai été obligé de quitter le Liban en pensant que c'était pour de bon, parce que je n'y trouvais pas de travail. Triste, quand en 2004 on renouvelait le mandat d'Émile Lahoud. Triste, quand en 2005 on a fait exploser un Gebran Tuéni, ou quand en 2012... et tant d'autres quand. Triste quand chacun de nos penseurs ou nos faiseurs se faisait faucher par un attentat, sans qu'on ne puisse savoir qui appuyait sur la gâchette. Triste quand je me suis rendu...
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