Étude

Les camps de réfugiés palestiniens au Liban, entre radicalisation et médiation

Le chercheur Nicolas Dot-Pouillard affilié au programme Wafaw et à l'Ifpo vient de publier, avec « Civil Society Knowledge Centre » et « Lebanon Support », un rapport sur les camps palestiniens au Liban, intitulé « Entre les processus de radicalisation et de médiation : une carte politique des camps de réfugiés palestiniens au Liban ».

Slogans islamistes dans le camp palestinien de Aïn el-Héloué. Joseph Eid/AFP

« Les camps de réfugiés palestiniens au Liban sont souvent dépeints comme étant des zones de non-droit, marquées par le réveil de factions salafistes-jihadistes, et l'existence de réseaux militaires complexes entre des groupes libanais, palestiniens et syriens. Il n'en reste pas moins que ces camps sont des lieux de contrastes et ne peuvent être réduits au seul phénomène de radicalisation. S'ils sont, certes, une scène islamiste, l'agenda nationaliste limite pour l'instant la montée de factions extrémistes. » C'est ce qu'affirme une étude menée par le chercheur au sein de l'Institut français du Proche-Orient, Nicolas Dot-Pouillard, publiée récemment en collaboration avec deux partenaires, « Civil Society Knowledge Centre » et « Lebanon Support ».
Selon le « Core-Researcher » au programme Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World, European Research Council), « la violence et l'insécurité dans les camps ne sont pas les conséquences du seul phénomène jihadiste », mais également « des dissensions internes au sein du Fateh ».

Pour les deux parties libanaise et palestinienne, les défis sont multiples : elles ne parviennent pas à faire face à la radicalisation et assistent à la précarité socio-économique au sein des camps palestiniens du Liban.
Quelques « avancées » ont toutefois été accomplies « sur le plan sécuritaire » : « L'armée libanaise et ses services de renseignements ne sont pas dans une relation totalement antagoniste avec les acteurs palestiniens. » Quant aux organisations palestiniennes, islamistes, nationalistes ou de gauche, « malgré leurs divisions, elles coopèrent les unes avec les autres ». Et même s'ils sont encore fragiles, « un processus de médiation interpalestinien et un dialogue constant avec les autorités libanaises » sont engagés. Ce sont, sans aucun doute, « des conditions préalables à la lutte contre la radicalisation dans les camps ».

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Une scène politique plurielle et fragmentée
Dans les détails, Nicolas Dot-Pouillard constate que l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a « progressivement perdu de sa légitimité dans les camps du Liban, durant les 20 dernières années », alors que par le passé, elle était « la pierre d'angle de leur organisation sociale, politique et militaire ». Après avoir été sous le contrôle de la Syrie et après le retrait des troupes syriennes du pays en 2005, la scène politique palestinienne s'est pluralisée et fragmentée. Quant aux groupes salafistes armés qui vivent dans les camps, ils sont, d'une part, en confrontation avec l'armée libanaise et les Forces de sécurité intérieure (FSI), comme ils l'ont fait à Nahr el-Bared en 2007, d'autre part, ils collaborent avec des groupes armés en Syrie, comme le Front al-Nosra, branche syrienne d'el-Qaëda. Ces groupes diffusent « un discours radical sunnite, qui va à contre-courant de celui prôné par le Hezbollah et par la communauté chiite de manière générale ».

Par ailleurs, la crise syrienne a entraîné vers les camps du Liban « l'afflux de 53 000 réfugiés palestiniens de Syrie ». Une réalité qui « amplifie les inquiétudes sur la montée du radicalisme dans les camps, qu'il soit jihadiste ou salafiste », note le chercheur. Ainsi le camp palestinien de Aïn el-Héloué est devenu « le quartier général » des groupes armés Chabab al-Muslim, Fateh el-Islam, Jund el-Cham, Moussala al-Maqdissi et les Brigades Abdallah el-Kassam. La collaboration de ces groupes avec le Front al-Nosra en Syrie et leur opposition à l'armée libanaise et au Hezbollah démontrent combien « la crise syrienne s'est importée » dans les camps palestiniens du Liban.

« Observer les camps palestiniens sous la seule perspective salafiste-jihadiste est toutefois une approche réductrice », prévient M. Dot-Pouillard. Et d'expliquer que la sphère palestinienne islamiste comprend également d'autres mouvements comme le Hamas, le mouvement du Jihad islamique en Palestine, Esbat el-Ansar, ainsi qu'Ansar Allah. Force est aussi de constater que l'insécurité sociale dans les camps dépasse la portée du radicalisme. « La pauvreté, la précarité et le chômage, mélangés à une absence totale de perspectives politiques pour les réfugiés palestiniens du Liban, sont des facteurs d'insécurité sociale », souligne-t-il. Sans mentionner la prévalence « du harcèlement sexuel, de la prostitution et l'existence de réseaux criminels libano-palestiniens qui sévissent autour des camps, et plus particulièrement à Chatila et Bourj Brajneh ».

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Islamisme à plusieurs facettes
De manière générale, trois parties se partagent la gestion de la crise à Aïn el-Héloué : les autorités libanaises, les mouvements salafistes radicaux et les principaux partis politiques palestiniens, constate le chercheur. Mais l'histoire du camp de Aïn el-Héloué est faite de « confrontations entre groupes armés », comme la confrontation qui a opposé Jund el-Cham au Fateh en 2015. Le camp palestinien de Saïda est aussi devenu « un refuge » pour les activistes non palestiniens soupçonnés de liens avec le Front al-Nosra ou avec d'autres factions opposées au régime du président syrien Bachar el-Assad. « Les réseaux salafistes-jihadistes ne sont donc pas dans une situation d'hégémonie totale », tient-il à préciser.

De plus et paradoxalement, les tensions sécuritaires observées dans ce camp « prennent généralement fin grâce à l'initiative de médiations menées par une des parties palestiniennes ». Ainsi, le groupe Esbat el-Ansar maintient-il un constant dialogue entre les mouvements salafistes et les mouvements palestiniens conventionnels comme l'OLP ou le Hamas. De même, trois groupes exclusivement locaux, Ansar Allah, le Mouvement islamique des combattants de Jamal Khattab et Esbat el-Ansar, œuvrent-ils à contenir la montée politique des groupes radicaux. Autres acteurs-clés qui contribuent à contenir les conflits dans le camp de Aïn el-Héloué, le Hamas et le mouvement du Jihad islamique en Palestine. Si le premier est formellement opposé au régime syrien, les deux mouvements maintiennent de bonnes relations avec le Hezbollah et l'Iran. « Cet islamisme à plusieurs facettes est l'un des éléments qui encouragent le processus de médiation », note M. Dot-Pouillard, parlant de « limites » du phénomène de radicalisation.

Faire face aux défis sécuritaires
L'instabilité qui mine les camps palestiniens, notamment le camp de Aïn el-Héloué, « n'est pas uniquement due à la présence de l'islamisme radical », souligne le rapport. Les luttes intestines au sein du Fateh en sont également responsables, de même que l'absence d'un leadership palestinien, vu la scission entre le Fateh et le Hamas. Il faut dire que la scène politique libanaise n'aide pas, « puisqu'elle est également divisée ». L'implantation progressive dans les camps (sauf à Nahr el-Bared) d'une force palestinienne conjointe de sécurité est toutefois « un pas positif », de même que la coordination entre l'armée libanaise (responsable de la sécurité dans les camps) et les parties palestiniennes. Cette coordination vise « à empêcher que se répète la tragédie de Nahr el-Bared ». Quand à l'objectif de la force palestinienne, placée sous le leadership du Fateh, loin de vouloir éradiquer les mouvements salafistes-jihadistes, il se limite « à garder les camps palestiniens à distance du conflit syrien », comme le confirme le chercheur. Il n'en reste pas moins que cette force de sécurité doit encore faire ses preuves.

De son côté, le Hezbollah demeure l'un des interlocuteurs en matière sécuritaire dans les camps palestiniens, et plus spécifiquement dans les camps qui se trouvent dans sa zone d'influence. Sa volonté première reste toutefois « d'éviter les affrontements entre les chiites et les Palestiniens sunnites ».
En cette période de crise, l'approche sécuritaire privilégiée par les autorités libanaises permettra-t-elle de maintenir la stabilité au sein des camps palestiniens et plus spécifiquement à Aïn el-Héloué ? « L'approche sécuritaire n'est pas une réponse aux privations socio-économiques », conclut Nicolas Dot-Pouillard qui estime que « la précarité des conditions de vie pourrait bien être, à l'avenir, un facteur majeur de déstabilisation ».

 

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