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Samar Yazbek : Syrie, théâtre de l’absurde

L'Orient Littéraire
Katia Ghosn | OLJ
11/10/2015

Romancière et journaliste syrienne, auteur de plusieurs romans dont Ra'iḥat al-qurfa, 2008, (Un parfum de cannelle, Buchet-Chastel, 2014), Samar Yazbek est une opposante au régime dictatorial de Bachar el-Assad. Issue de la minorité alaouite, celle qui détient le pouvoir en Syrie, elle est accusée de traîtrise par les services secrets syriens et menacée de mort. En 2011, elle participe aux quatre premiers mois du soulèvement de Damas. Elle en fait la matière de son livre Taqaṭu' niran (Feux croisés : Journal de la révolution syrienne, Buchet-Chastel, 2012) qui reçoit le prix Harold Pinter Pen. En juillet 2011, elle fuit son pays natal avec sa fille et s'installe à Paris où elle fonde l'association « Women now for development » qui œuvre pour la mise en place de structures éducatives afin de permettre aux femmes syriennes rurales de résister à l'endoctrinement des extrémismes de tout bords. En 2015, paraît Bawwabat ‛arḍ al-'adam (Les portes du néant) déjà traduit en allemand et en anglais. Une édition en français, chez Stock, est prévue pour 2016. Ce journal recueille des témoignages sur deux ans, en 2012 et 2013, de combattants appartenant à différents fronts et évoque la résistance du peuple syrien au moment où le monde entier lui a tourné le dos. « La Syrie est la grande tragédie de ce début de siècle et la preuve avérée de la dégradation morale de l'humanité », écrit-elle. La condition d'exil n'est pas moins poignante : « C'est l'état de celui qui marche tout en sachant qu'il est un étranger, c'est être dans le non-être. » Toutefois, du croisement de l'être et du néant naît la littérature.

Que peut la littérature en situation de guerre ?

La violence au quotidien a coupé court à l'imaginaire. Dans l'urgence, la fiction est devenue un art impossible. J'ai décidé d'abord d'écrire dans la presse étrangère contre les mensonges et les demi-vérités relayés au sujet de la guerre en Syrie. Plusieurs articles sont parus dans le Gardian, New York Times, Nouvel Obs, dans Le Monde etc. Mon engagement sur le terrain n'est pas lié à mon statut de romancière. Mes deux derniers ouvrages sont un témoignage vivant de ce qui se passe sur le terrain. Je ne peux oublier cette phrase d'un combattant de l'Armée syrienne libre : « Celui qui te parle maintenant est un mort. »

Pourquoi êtes-vous retournée clandestinement en Syrie ?

Je croyais que la chute de Assad était imminente. D'où l'urgence de former les gens pour qu'ils constituent les noyaux à partir desquels les institutions, aujourd'hui complètement anéanties, pourraient être forgées. Je voulais faire partie du processus de changement parce que je crois que le devoir de l'intellectuel ne consiste pas seulement à dresser une contre-narration ; il est un acteur central dans la construction des infrastructures.

Quel rôle joue l'organisation que vous avez fondée dans ce processus ?

« Women now for development » (http://www.women-now.org/) est une organisation pacifiste qui ne se réclame d'aucune appartenance politique. Elle regroupe des femmes syriennes qui œuvrent pour la mise en place de structures éducatives à l'attention des femmes et des enfants, que cela soit à l'intérieur de la Syrie ou dans les centres de réfugiés, comme par exemple l'initiation à l'usage d'internet ou l'apprentissage des langues étrangères. Les enfants ne vont plus à l'école depuis 4 ans et demi, ils sont dans les rues et portent les armes. Aider les femmes à avoir une certaine indépendance économique et une vision politique contribue à préparer l'émergence d'une société civile. Celle dont nous rêvons est une démocratie laïque où la dignité humaine et le principe de justice ne sont pas outrageusement foulés au pied. Nous voulons vivre comme des êtres humains.

Que pensez-vous de la couverture médiatique de la crise syrienne en France ?

Il existe aujourd'hui une cécité volontaire par rapport à la politique de Assad, liée à la peur de l'islamisme et de la montée du radicalisme, et une approche « orientaliste » du sujet moyen-oriental. Les médias sont manipulés. La décision internationale de combattre l'État islamique (Daech) a changé la donne. Un ennemi a été remplacé par un autre. Assad continue à perpétrer ses crimes, à massacrer son peuple avec des barils d'explosifs dans le silence de la communauté internationale. Une poignée de journalistes continue toutefois à dénoncer courageusement les connivences politiques désastreuses mais ils ne sont pas représentatifs du courant dominant.

Qu'en est-il de la question des réfugiés en Europe ?

La question est traitée avec duplicité comme s'il s'agissait uniquement d'un problème humanitaire tout en feignant d'ignorer que l'arrivée massive des réfugiés est la conséquence de la politique des puissances étrangères, responsable pour une large partie de la montée en puissance du radicalisme et de la recrudescence des guerres. Les réfugiés syriens avoisinent les quatre millions et demi. Cinq pour cent seulement se sont acheminés vers l'Europe, un chiffre au demeurant très faible par rapport au 90% accueillis dans les pays voisins. On recense deux millions en Turquie, le Liban accueille à lui seul un million deux cent mille, 600 000 se trouvent en Jordanie, 250 000 en Iraq, 130 000 en Égypte, plus quelques vingtaine de milliers dans les pays du Maghreb. Tout compte fait, accueillir les déplacés est moins coûteux pour les puissances européennes que de renoncer à leurs intérêts hégémoniques et aux ventes juteuses d'armes. Politique et éthique ne font pas bon ménage.

Comment évaluez-vous la situation aujourd'hui ?

Le soulèvement populaire qui a commencé comme une véritable révolution a été usurpé et arraché aux Syriens qui n'ont plus de prise sur la situation. Le pays est divisé en zones d'influences où se trament des enjeux régionaux et internationaux. La politique terroriste à base clanique menée par le régime Assad depuis les années 70 a écrasé dans le sang toute voix dissidente, suspendu le fonctionnement des institutions, consacré les divisions tribales et communautaires et disloqué la société. Le désastre auquel on assiste aujourd'hui est la conséquence directe de cette politique. Le scandale, c'est que Bachar el-Assad est en train de redevenir aujourd'hui un interlocuteur nécessaire. L'Armée syrienne libre est affaiblie et ses chefs assassinés. L'opposition a échoué à élaborer un discours crédible et unifiant. La frontière ouverte et sans contrôle avec la Turquie facilite l'afflux de combattants étrangers, Afghans, Tchéchènes et autres. L'armement des factions salafistes comme Jabhat al-Nosra ou Ahrar al-Sham, la présence de bases militaires russes pro-régime, ainsi que le soutien armé du Hezbollah et de l'Iran, tout cela fait de la Syrie un théâtre de l'absurde, de la folie et de la dévastation.

 

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