Hier, dans la maison familiale, j'ai dormi au son des cigales, comme à l'ombre d'un cyprès. Au-dessus de moi, sur la terre familière baignée par le soleil, le zéphyr avait balayé jusqu'au bruit de nos pas. Effacée ma mémoire et celle de mes parents. J'ouvre les yeux, je les vois. Ils sont dans la chambre.
Tu as beaucoup de fièvre ?
dit le père à la mère sur un ton de reproche, pour déguiser l'angoisse qui lui noue le ventre. Oui, répond-elle, déconfite. L'injonction fuse sans appel : change de thermomètre !
Avec l'âge, m'a dit Robert, un ami de France, on pèse moins lourd sur terre, on se racornit. Mais dans cette contrée d'Orient, chacun pèse son poids d'homme. La femme est désirable, l'homme est son rempart et un mort ici est toujours un mort. Hier, quand est passé un convoi funèbre, tout le village a suivi. Si ailleurs on rationne, ici on vit. L'eau a le goût de l'eau, on sort pour humer l'air – et qu'importe la crise des poubelles dans l'océan de notre émoi – et comme le Petit Prince, on marche encore vers les fontaines. Le temps ici est notre allié. À Jeïta, nous l'avons remonté, conduits par un train rouge vers la grotte millénaire. À Byblos, le temps passe et nous restons à quai. Ailleurs on jauge, ici on boit à l'euphorie des sentiments, et que nous importe de mourir bêtes si la vie est un accomplissement. À nouveau, on tombe la garde, on s'abandonne à cette idée que la France est notre mère et qu'elle veille sur le Liban. On se laisse aller à cette confiance. La douceur de vivre est sœur d'humilité. Si ailleurs on doute, ici on prie. En embrassant du regard la baie impeccable de Jounieh, l'envie nous a pris d'aller à Saint-Charbel ou à Medugorje.
J'ai houssé mes fauteuils par habitude, j'ai verrouillé ma porte. Sur les marches jaunes et bouchardées qui menaient au taxi, barrées par des chats indolents, un cortège m'a suivi, celui des êtres chers qui ont disparu.
Nos lecteurs ont la parole - Nada Bejjani Raad
La France et le Liban
OLJ / le 30 septembre 2015 à 00h00

