Cela fait maintenant trois ans que Xavier Le Roy travaille avec différents danseurs du monde – à Barcelone, Singapour, Hambourg, Paris et maintenant Beyrouth – pour ses rétrospectives. Photos Michel Sayegh
Les silences ne l'effraient pas. Chaque mot est utilisé avec précaution, quitte à tourner sept fois la langue dans sa bouche. L'homme est élégant, sa voix posée et réfléchie. Aujourd'hui encore, il est aisé d'imaginer le scientifique qu'a été Xavier Le Roy dans sa jeunesse. La danse contemporaine est venue à lui tardivement, après une thèse en biologie moléculaire à la fin des années 80. «La vision que j'avais de la recherche était romantique. Produire de la science ne me convenait pas», dit-il aujourd'hui avec recul.
Aurait-il fui la science pour céder à la tentation de la recherche, mais à travers la danse? Pas impossible. «Tel un désir inassouvi, j'ai peut-être fait un transfert dans la danse», juge, sceptique, le chorégraphe de 52 ans. « Mais ce sont des fantasmes que j'essaie de défaire avec mon travail. Je veux tenter de différencier ce que nous projetons sur les personnes et ce qu'il en est réellement», prévient l'artiste né à Montpellier en 1963.
Lorsqu'il était enfant, le garçon avait besoin d'un défouloir. Football, basket, même skate-board, tout y passe. Mais ce n'est qu'en 1991 qu'il se met à la danse après avoir assisté à de nombreux spectacles au Festival de danse de Montpellier. C'est dans ce cadre que Xavier Le Roy découvre Trisha Brown, Merce Cunningham, François Verret, Mark Tomkins et bien d'autres. Il part pour Berlin l'année suivante et collabore avec le collectif allemand Detektor jusqu'en 1997. Le Français fait parler de lui – grâce à l'aspect réflexif de son travail notamment – avec ses solos Self Unfinished (en 1998) ou encore Produit d'autres circonstances (2009).
Catégorisé mais pas emmuré
La critique l'a vite catégorisé «non-danse», un mouvement de danse contemporaine transdisciplinaire français. Mais Xavier Le Roy déteste les étiquettes. D'ailleurs, si le terme pouvait ne pas être cité dans son portrait, cela le ravirait. «Mon travail n'a jamais été à l'encontre de la danse. Je n'aime pas le terme négatif de "non-danse". Je préfère penser que je ne construis pas en réaction pour exclure, mais plutôt dans l'idée de produire et de transformer», explique le quinquagénaire en rappelant qu'il déteste être sur la défensive. Il préférerait parler de ce qu'il fait, plutôt que de s'exprimer via la négation. «Ce sont des mouvements, des chorégraphies, certaines actions qui peuvent se reconnaitre parfois comme étant de la danse. Nous parlons, nous chantons, nous faisons tout ce que le corps peut produire», s'évertue à répéter l'artiste. Le Français définit plus globalement son travail comme de la pratique expérimentale.
Une expérience, c'est le sentiment que devraient bientôt éprouver les spectateurs de Retrospective présenté dès ce soir au Beirut Art Center. Cela fait maintenant trois ans que Xavier Le Roy travaille avec différents danseurs du monde – à Barcelone, Singapour, Hambourg, Paris et maintenant Beyrouth – pour ses rétrospectives. À chaque fois le même principe: une dizaine d'artistes locaux investissent un musée et interprètent les travaux solos antérieurs de Xavier Le Roy. Ils racontent ainsi leurs propres histoires à travers les chorégraphies du danseur français.
Pendant 3 semaines, à raison de 5 jours par semaine et 8 heures par jour, 9 artistes libanais accompagneront les visiteurs dès leur entrée dans le BAC, jusqu'à leur sortie. Alternant mouvements répétés, immobilités et chorégraphies, les danseurs parleront, parfois chanteront. «Les notions de temps et d'espace diffèrent ici de ceux du théâtre. Au théâtre, il y a une heure de rendez-vous. Dans une exposition, les spectateurs arrivent au moment où ils le souhaitent, ils vont où ils veulent, et restent le temps qu'ils le désirent», souligne le chorégraphe qui tient à cette liberté du spectateur.
Bousculer les normes
Xavier Le Roy n'aurait-il pas la grosse tête en ayant inventé cette rétrospective qui lui est consacrée? «Ce sont les choix, les rétrospectives et les réflexions propres à chacun des danseurs. J'apprends d'eux, et de moi, à travers leurs façons de s'approprier mes mouvements. La réception est souvent inattendue, car elle est multiple», se justifie le chorégraphe.
Mais depuis plusieurs années, une image d'intellectuel de la danse lui colle à la peau. «Les identifications sont pratiques, mais dangereuses. Être réduit à une étiquette est très inconfortable, je le ressens encore fortement aujourd'hui. Dans le milieu de l'art corporel, intellectualiser son travail peut souvent apparaitre comme négatif pour la pratique», se lamente l'artiste. «Faire bouger les lignes de partage entre intellectuel et émotionnel est le sens même de mon travail. Il faut défaire les dichotomies, qu'elles soient entre culture et nature, entre le corps et l'intellect, entre l'homme et la femme», souligne ardemment le chorégraphe. Lui compte bien continuer à bousculer les normes, et les spectateurs. Et mettre du désordre, avec politesse.
Rendez-vous
« Rétrospective », à partir de ce soir à 18 heures et jusqu'au 10 octobre, au Beirut Art Center. Chorégraphie : Xavier Le Roy, épaulé par Scarlett Yu, danseurs : Malek Andary, Alia Hamdan, Zeina Hanna, Ghida Hashisho, Sandra Iche, Hassan Rabeh, Maguy Tauk, Khouloud Yassine et Aurelien Zouki.
Le spectacle Self Unfinished, par Xavier Le Roy, mardi 29 septembre, à 20h, au Théatre al-Madina.
Le film Laurent Goldring in conversation with Xavier Le Roy, mercredi 30 septembre, à 20h, au Beirut Art Center.

