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Moyen Orient et Monde

Les nouveaux acteurs de la politique américaine

18/09/2015

Alors que les républicains et les démocrates ont entamé le long processus de sélection de leur candidat à l'élection présidentielle de l'an prochain, les deux partis sont confrontés à la même question : le sentiment antiestablishment, voire d'hostilité envers le monde politique, qui caractérise actuellement la campagne électorale se maintiendra-t-il ?
Pour une fois, le Labor Day (le premier lundi de septembre) n'a pas été le signal de départ de la course à la présidence : sa tonalité avait déjà été établie. L'aversion envers le gouvernement et les politiciens traditionnels s'est manifestée de manière virulente dès cet été, réduisant à néant la campagne de certains candidats auparavant perçus comme des prétendants sérieux.
Au sein du camp républicain, ce sentiment n'a rien de surprenant compte tenu du glissement vers la droite de plus en plus marqué du parti et de son animosité constante envers le président Barack Obama. Mais un milliardaire fanfaron et braillard a profité de ce contexte pour s'imposer dans la campagne présidentielle, qualifiant les politiciens conventionnels de « stupides » et déclarant que lui seul saurait faire les choses correctement.
Ceux qui avaient fait une croix sur Donald Trump en le traitant de « bouffon » ont négligé le fait qu'il a finement su analyser l'air du temps républicain et qu'il sait exactement où frapper ses adversaires. Sa description de l'ancien gouverneur de Floride Jeb Bush comme un homme de « peu d'énergie » a causé un tort considérable à un candidat dont beaucoup pensaient – avant même sa candidature formelle – qu'il serait favori.
La rhétorique de « Donald » (personne ne bénéficie d'une aussi grande notoriété que l'ancienne personnalité d'une émission de télé-
réalité) en appelle à la fois au patriotisme américain et à la part sombre du pays. Le slogan de sa campagne, « Make America Great Again », cible ceux qui sont frustrés par le fait que les États-Unis ne peuvent plus imposer unilatéralement leur volonté à un monde de plus en plus confus. Pour eux, comme pour Trump, Obama en est le principal responsable : il ne tient pas tête aux dirigeants étrangers (Benjamin Netanyahu pourrait dire le contraire), il s'est retiré trop tôt de l'Irak (alors que le calendrier du retrait des troupes américaines avait été fixé par son prédécesseur républicain), il s'est même excusé pour des actions passées des États-Unis.
Trump flatte les tendances racistes et nativistes persistantes des Américains : il s'est engagé à rassembler et déporter, on ne sait comment, quelque 11 millions d'immigrés clandestins, et renforcer la frontière avec le Mexique en construisant un mur, qui serait payé par le Mexique. Son narcissisme confondant (tout ce qu'il fait est exceptionnel, grand, génial, le meilleur) est à la fois sa marque distinctive et sa ligne politique.
Vers la mi-août, alors que Trump progressait dans les sondages malgré des déclarations publiques qui auraient anéanti des candidats simples mortels, les commentateurs politiques commencèrent à réaliser qu'il n'était pas qu'une toquade estivale. Il devint évident qu'il pourrait remporter la première étape du processus d'investiture, le caucus de l'Iowa, et qu'il était en tête dans la seconde étape, la primaire du New Hampshire, et dans d'autres États. La possibilité qu'il devienne le candidat du Parti républicain n'était plus un sujet de plaisanterie.
Mais la contestation du système qui prévaut dans cette campagne électorale n'est pas confinée au Parti républicain. Bernie Sanders, le socialiste, et Donald Trump, le ploutocrate, profitent tous deux de ce désaveu de la politique traditionnelle. S'exprimant en phrases claires et assertives, Sanders avance une conception idéaliste de la politique gouvernementale qui séduit un nombre croissant d'électeurs, notamment mais pas seulement de la gauche du Parti démocrate.
Par contre, Jeb Bush et la candidate présumée du Parti démocrate, Hillary Clinton, sont l'incarnation de la politique traditionnelle. Les deux sont perçus comme des politiciens de consensus, formatés et prudents, alors que Trump et Sanders sont considérés par leurs partisans comme des individus qui « disent les choses comme elles sont ».
Sanders en appelle à la frustration populaire liée aux compromis faits par les dirigeants américains, dont le centriste Bill Clinton. Hillary Clinton, qui tente de faire le grand écart entre les ailes gauche et droite du Parti démocrate, a un discours de plus en plus marqué à gauche, tandis que Sanders réunit des foules énormes à chacun de ses meetings, ce qu'elle ne parvient pas encore à faire. Sa campagne est également embourbée dans la polémique liée à la révélation qu'elle a envoyé toutes ses correspondances officielles depuis sa messagerie personnelle alors qu'elle était secrétaire d'État de l'administration Obama.
Trump séduit par contre l'ensemble du camp républicain, toutes tendances confondues : modérés et conservateurs, diplômés, évangélistes, hommes et femmes, et même les suprémacistes blancs. En juin dernier, The Daily Stormer, le principal site web néonazi américain, a officiellement appuyé sa candidature. Lorsque deux militants d'extrême droite ont passé à tabac un sans-abri hispanique à Boston, une action inspirée par Trump, selon l'un des deux, le commentaire du candidat a été de dire que certains de ses partisans étaient « passionnés ». Un sondage des partisans de Trump montre que 66 % d'entre eux pensent qu'Obama est musulman, et 61 % qu'il n'est pas né aux États-Unis (une idée invalidée depuis longtemps même si Trump continue à l'affirmer).
Le principal rival républicain de Trump, Ben Carson, un neurochirurgien connu, n'a pas non plus d'expérience politique et tient des propos tout aussi ahurissants. Mais il les dit calmement, peut-être la raison pour laquelle sa courbe de popularité en Iowa est plus élevée que celle des ses concurrents républicains (un sondage le donnant même à égalité avec Trump). Carson a par exemple affirmé que les individus condamnés à des peines de prison y entraient hétérosexuels et en sortaient homosexuels, que les États-Unis s'apparentaient à l'Allemagne nazie dans la suppression des idées et des opposants, et que le président n'était pas tenu de respecter la récente décision historique de la Cour suprême légalisant le mariage homosexuel.
Trump et Carson, ainsi que deux candidats outsiders – Ted Cruz, un sénateur du Texas, et l'ancienne PDG de Hewlett-Packard, Carly Fiorina – représentent actuellement près de 60 % des intentions de vote des républicains de l'Iowa. Bush et le reste du peloton, dont Rand Paul, Scott Walker et Marco Rubio – hier grands favoris de la presse politique – sont en perte de vitesse. Pour regagner du terrain, certains d'entre eux, Walker en particulier, sont tombés dans le piège de se montrer plus outranciers que Trump.
Mais il n'y a qu'un seul Trump, et sa candidature rend les cadres du Parti républicain fébriles, surtout à la lumière de l'hostilité déclarée de sa campagne envers les hispaniques. À la suite de la réélection d'Obama en 2012, le Parti républicain avait commandité une étude démontrant que le candidat du parti devait remporter plus de voix latinos que jamais pour espérer entrer à la Maison-Blanche. Si Trump remporte l'investiture du Parti républicain, cela n'a aucune chance de se produire.
Jusqu'à présent, Donald Trump a défié la loi de la pesanteur politique. Il est toutefois encore possible que sa candidature implose au fur et à mesure que ses rivaux abandonnent et que les électeurs républicains (et des donateurs fortunés) cristallisent leurs aspirations sur une alternative perçue comme plus viable. Cette évolution serait un soulagement pour les dirigeants du Parti républicain, qui ont récemment obtenu de Trump la promesse (qu'il pourrait aisément oublier) qu'il ne se présenterait pas en candidat indépendant s'il n'obtenait pas l'investiture du parti.
Dans l'intervalle, les exécutifs des deux partis ont toutes les raisons d'être nerveux. Alors que Sanders devance largement Hillary Clinton dans les intentions de vote au New Hampshire, des commentateurs politiques sérieux ont commencé à se demander si les électeurs américains n'auront pas en finale à choisir entre Trump et Sanders.

© Project Syndicate, 2015. Traduit de l'anglais par Julia Gallin.

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