L'année dernière, une très chère amie m'offre pour mon anniversaire une copie de L'Orient-Le Jour datant du 23 septembre 1976, jour de ma naissance.
Parmi les nouvelles du jour, un message du Vatican s'adressant aux Libanais : « Nos cœurs saignent chaque fois que nous évoquons la tragédie du Liban où des frères d'amitié séculaire s'entre-tuent » – « Combats de rue entre Arabes et forces israéliennes » – « Vive tension dans un village de la montagne » – « Joumblatt et Gemayel peu optimistes ».
Presque 39 ans plus tard, les titres des journaux n'ont guère changé. La classe politique est toujours la même ; un arc-en-ciel de couleurs qui reste bien enraciné, pleut-il ou pas. Les acteurs sont toujours les mêmes ou presque : leurs neveux, enfants, frères et récemment gendres tiennent la torche qui n'éclaire que leurs chemins.
Les années passent, les guerres se suivent, le paradis se peuple de martyrs, l'argent volé s'accumule dans des comptes cachés dans des paradis sur terre, les dettes publiques s'entassent... Nous restons toujours sans électricité, sans lois, sans les droits civils les plus basiques. Notre réaction ? Remettre nos leaders sur leurs chaises en leur offrant toujours âme et sang.
Lors des dernières élections et ayant le choix de deux dates de mars, j'ai voté pour des députés qui ne me représentaient point, qui, j'étais certaine, mettaient toujours leurs intérêts personnels avant le mien et qui ne rataient aucune occasion pour s'enrichir à mes dépens. Je suivais le mantra qui résumait depuis des décennies notre logique politique et notre conscience collective : mieux vaut un mal connu qu'un bien qui reste à connaître.
Faute de mieux, nous choisissons toujours les mêmes joueurs pour nous sortir de l'obscurité en pensant toujours qu'un diable qu'on connaît est mieux qu'un autre qu'on ne connaît pas. Nous répétons d'un pas sûr les fautes de nos parents : nous suivons incessamment, aveuglément, ces diables qui nous mènent, infailliblement, chaque fois, explorer un nouvel enfer.
Choisir le moindre de deux maux reste quand même un mal.
Un de nos proverbes nous conseille : « N'allez pas au cimetière, vous n'aurez pas de cauchemars », il fallait nous le simplifier : « N'élisez pas de voleurs, vous ne serez pas volés » ;
« ne choisissez pas de tueurs vous ne serez pas tués »...
Face à chaque possibilité de changement, les spectres de la guerre nous enchaînent et pour la millième fois, en bêtes apprivoisées, nous baissons la queue et acceptons un os dégraissé que nos maîtres daignent nous jeter.
Je ne prétends pas savoir au juste si les organisateurs des récentes manifestations sont vraiment indépendants ou pas, comme je ne prétends pas être sûre s'ils savent ce qu'ils veulent accomplir, mais je suis sûre que le changement ne viendra jamais si on ne le réclame pas.
Nous avons vécu tellement parmi les fantômes de la peur que nous n'avons plus le courage d'aller jusqu'au bout. « Laissons faire les choses, sinon c'est le chaos », « arrêtons ces mouvements, sinon on tombera dans le vide ». Mille « sinon » et mille « peut-être », qui renforcent les barrières de notre prison. Y a t-il un vide plus profond que celui où nous nous trouvons aujourd'hui ?
Bien sûr que les manifestations pacifistes sont souhaitées, le sang a assez coulé. Mais l'histoire a constamment prouvé que le vrai changement ne vient pas en offrant fleurs et baklava.
Elle nous a montré que les révolutions contre la tyrannie et la corruption, et la quête de la liberté ne s'accomplissent pas du jour au lendemain et surtout sans « dommage collatéral ». Les révolutions les plus importantes de l'histoire avant d'aboutir à leur but ultime ont engendré la guillotine, des guerres civiles, des récessions économiques et des millions de morts.
La liberté et la dignité ne s'offrent pas sur un plateau d'argent, elles se prennent par la force des mains des politiciens vendus et corrompus.
Certains disent que le vent du changement ne souffle pas fort encore ; peut-être que c'est vrai.
Tant que nous descendons à Riad el-Solh en se déclarant druze, musulman ou chrétien tout en prônant la coexistence, vaut mieux ne pas y aller.
Tant que nous ne sommes pas prêts à reprendre les châteaux de nos leaders chéris qu'ils se sont fait bâtir en nous privant de nos droits et en répandant notre sang, vaut mieux ne pas y aller.
Tant que nous ne sommes pas prêts à saisir leurs biens et les déclarer biens publics, vaut mieux rester à la maison à regarder le journal télévisé pour savoir avec qui ils se sont goinfrés.
Tant que nous sommes convaincus que notre appartenance à notre confession nous définit, restons à la maison et félicitons-nous que nous avons des politiciens qui cherchent à nous protéger de l'autre.
Tant que nous manquons le courage de demander des comptes, vivons en rats parmi les poubelles et restons les ombres des hommes et des femmes que nous aurions pu être, si seulement la dignité ne nous faisait pas défaut.
Lina EL-KADI RIFAAT


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine
"La liberté et la dignité ne s'offrent pas sur un plateau d'argent, elles se prennent par la force. Tant que nous descendons à Riad el-Solh en se déclarant druze, musulman ou chrétien, vaut mieux ne pas y aller. Tant que nous sommes convaincus que notre appartenance à notre confession nous définit, restons à la maison. Tant que nous manquons le courage, vivons en rats et restons les ombres des hommes et des femmes que nous aurions pu être, si seulement la dignité ne nous faisait pas défaut." ! Tout est dit. Merci.
18 h 38, le 29 août 2015