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Liban - Tripoli

À Bab el-Tebbaneh, la misère des blessés de guerre

« Ici, c'est le quartier général des pauvres, pas des extrémistes », lance un habitant
du quartier.

Après les événements de Tripoli, plusieurs individus, blessés durant les affrontements, ont sombré dans la pauvreté.

Près d'un an après la fin des combats à Tripoli, le retour au calme dans cette ville meurtrie cache de profondes blessures. La vie y foisonne de nouveau et les bruits de la rue sont le meilleur signe de la stabilisation. Mais dans les quartiers marginalisés de la capitale du Nord, la réalité du quotidien reste noire.
À Bab el-Tebbaneh, les stigmates de la guerre sont omniprésents et côtoient les marques de la misère. Par-delà les destructions occasionnées par une série de batailles, les cicatrices que portent les âmes restent encore profondes. Sur les murs vétustes et criblés d'impacts de balles par les rounds successifs de violence entre sunnites de Bab el-Tebbaneh et alaouites de Jabal Mohsen, les photos des « martyrs » s'enchaînent. Des civils aussi bien que des combattants.
« Ici, c'est le quartier général des pauvres et pas celui des extrémistes », lance Abou Omar, la soixantaine, révolté de voir son quartier traîner la réputation de « terroriste ». Certes, reconnaît ce père de famille, « il y a eu quelques jeunes qui ont déraillé, mais l'opinion publique a exagéré le phénomène. Et c'est la population civile qui est punie en définitive ».
Dans ce quartier sunnite « maudit », comme disent ses résidents, la guerre de la pauvreté ne fait que commencer. En dépit des promesses faites par l'État mais aussi par les politiques, le quartier continue d'agoniser. « Ici, il y a une véritable tragédie, mais nous ne pouvons faire entendre nos voix car nous sommes taxés de terroristes », affirme Abou Ali, la quarantaine.
Déambulant sur leurs béquilles dans les ruelles ferrailleuses – les garages pour la réparation des voitures regorgent de fragments de carrosserie rouillés et inutiles –, les blessés de guerre ressemblent à des fantômes désarticulés. Ils avancent péniblement en direction de leur lieu de rencontre habituel, avec pour seule motivation l'espoir d'exprimer leur douleur.

« Je n'ai plus rien »
Aboul Abed, Jaafar, Abou Omar, Abou Ali et bien d'autres exhibent leurs blessures physiques et morales.
À 24 ans, Abdallah, qui n'a jamais porté une arme de sa vie, n'a plus que ses béquilles auxquelles s'accrocher. Il a déjà subi six opérations à la jambe. Une roquette l'a touché de plein fouet durant la dernière bataille. « J'ai vendu mes meubles alors que j'étais à deux doigts de me marier. Je n'ai plus rien », dit-il, la voix cassée. Abdallah possède un semblant de café pour pouvoir couvrir les frais des soins médicaux postopératoires. « Mais souvent, les gens qui viennent dans mon café me disent qu'ils me paieront à la fin du mois. Je ne peux rien leur dire. Ils sont aussi pauvres que moi », dit-il.
Abou Omar, son voisin, prend le relais et laisse exploser sa colère. « Lorsqu'il a été blessé, je lui ai dit : "Abdallah, si tu étais au Hezbollah, tu aurais immédiatement bénéficié de soins. Si tu étais un homme à Walid Joumblatt ou à Samir Geagea, même chose. Ici, personne ne s'est tourné vers ces blessés. »
Abou Omar défend à cor et à cri son statut « de citoyen à part entière ». Mais « sans droits ni protection aucune ». « Est-ce qu'on aurait permis une chose pareille en Europe ? » s'insurge-t-il.
Aboul Abed, lui, a été blessé le même jour que Abdallah, ainsi que deux enfants trisomiques. Les éclats d'obus ont tué un autre enfant de douze ans qui se trouvait à leurs côtés. Les bouts de fer ont lacéré le corps d'Aboul Abed en plusieurs endroits, causant notamment l'amputation de sa jambe gauche. Avant l'incident, il se préparait à voyager pour aller travailler à l'étranger afin de faire vivre ses enfants. Mais le sort a voulu l'enraciner dans sa misère tripolitaine. « J'ai été blessé durant l'avant-dernière bataille il y a un an et demi. J'étais en train de vendre du café dans un minibus. Les accrochages ont commencé, j'ai quitté le véhicule pour aller voir mes enfants (il en a quatre) et je suis retourné à ma camionnette. C'est à ce moment-là qu'une balle a transpercé ma jambe. »
Son histoire ne diffère guère de celle des autres : après sa blessure, il vend son minibus pour pouvoir payer les soins et compte sur les âmes charitables, parmi ses voisins, pour survivre avec sa famille. « J'aimerais recommencer à travailler. Repartir de zéro », dit-il.
Fiers de la solidarité de quartier qu'ils ont développée après des années de malheurs, ces hommes blesssés déplorent cependant le peu de cas que les hommes politiques font d'eux. Pour Abou Omar, si ces derniers offrent de temps en temps des aides alimentaires, ce n'est que pour « se donner bonne conscience ». « Nous n'avons pas besoin de riz et de pois chiche. Ici, ce n'est pas de faim qu'on meurt », lance-t-il en promettant de ne plus jamais voter pour les figures traditionnelles de la ville.
Aboul Abed enchaîne : « Aucun d'entre eux ne mérite nos voix. Si Ariel Sharon (l'ancien Premier ministre israélien) venait à ressusciter aujourd'hui, eh bien nous l'élirions. Il vaut bien plus que nos hommes politiques actuels. »
Abdallah décrit à son tour le défilé des responsables politiques dans le quartier, promettant des aides, notamment aux blessés.
« Après la bataille, le ministre (de la Justice) Achraf Rifi est venu nous rendre visite. Il a pris nos dossiers médicaux et nous ne l'avons jamais plus revu », raconte le jeune homme. Le secrétaire général du courant du Futur, Ahmad Hariri, s'est lui aussi déplacé à Tripoli et a promis de les soutenir. « Pareil, il a disparu dans la nature. » « Le 14 février, le jour de la commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri, j'ai été à son bureau et lui ai remis mon dossier. Quelques jours plus tard, ses hommes m'ont contacté pour me dire qu'ils sont désolés et qu'ils n'ont pas suffisamment d'argent. »
Abou Omar le reprend : « Pourquoi devons-nous compter sur les politiques ? S'il y avait un État qui se respecte, il n'aurait pas permis ces déviations. »
Dans cette agglomération qui souffre de privations depuis des années, l'afflux des réfugiés syriens n'a pas arrangé les choses. D'autant qu'au nom de leur statut de réfugiés, ces derniers sont souvent parvenus à décrocher de petits boulots et à bénéficier d'aides humanitaires internationales auxquelles les locaux n'ont jamais eu droit.
La rancœur contre ces « intrus » qu'on serait tentés de prendre pour leurs alliés, du moins politiquement parlant, augmente au fur et à mesure que s'appauvrissent les habitants d'origine. « Savez-vous ce que les gens disent aujourd'hui? lance Abou Omar. « Eh bien, ils estiment qu'avec le groupe État islamique, au moins, ils auront un salaire sécurisé. La pauvreté est aveugle. »

Près d'un an après la fin des combats à Tripoli, le retour au calme dans cette ville meurtrie cache de profondes blessures. La vie y foisonne de nouveau et les bruits de la rue sont le meilleur signe de la stabilisation. Mais dans les quartiers marginalisés de la capitale du Nord, la réalité du quotidien reste noire.À Bab el-Tebbaneh, les stigmates de la guerre sont omniprésents et côtoient les marques de la misère. Par-delà les destructions occasionnées par une série de batailles, les cicatrices que portent les âmes restent encore profondes. Sur les murs vétustes et criblés d'impacts de balles par les rounds successifs de violence entre sunnites de Bab el-Tebbaneh et alaouites de Jabal Mohsen, les photos des « martyrs » s'enchaînent. Des civils aussi bien que des combattants.« Ici, c'est le quartier général des...
commentaires (3)

"Savez-vous ce que les gens disent aujourd'hui ? Eh bien, ils estiment qu'avec le groupe État islamique, au moins, ils auront un salaire sécurisé. La pauvreté est aveugle." ! Et les "gens" de 2 ou 3 Cazas chréti(e)ns de rajouter : "Avec le Courant à l'Air Libre Orange, au moins nous avons un salaire sécurisé. La pauvreté est effectivement aveugle !"....

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

11 h 46, le 21 août 2015

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Commentaires (3)

  • "Savez-vous ce que les gens disent aujourd'hui ? Eh bien, ils estiment qu'avec le groupe État islamique, au moins, ils auront un salaire sécurisé. La pauvreté est aveugle." ! Et les "gens" de 2 ou 3 Cazas chréti(e)ns de rajouter : "Avec le Courant à l'Air Libre Orange, au moins nous avons un salaire sécurisé. La pauvreté est effectivement aveugle !"....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    11 h 46, le 21 août 2015

  • SI C'ÉTAIT AILLEURS... Où L'ON SE BAT... l'ON TUE ET L'ON SE FAIT TUER... LES QUELQUES MIETTES QUI RESTENT DE L'ETAT SE FONT DE LA BILE... OU L'ON LEUR FAIT SE FAIRE MALGRÉ EUX DE LA BILE !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    11 h 21, le 21 août 2015

  • Mon Dieu, que de scandales dans ce pays ! Comment l'Etat et les hommes politiques permettent-ils de telles situations tragiques affectant ces jeunes, victimes de la guerre insensée qui s'abattait sur leur ville ?

    Halim Abou Chacra

    03 h 55, le 21 août 2015

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