« Il s’agit d’une des premières pages du livre. On aperçoit Abdallah Kamanja bondir dans le Beyrouth du début des années 60. Le prototype de son piano intéresse le fabricant autrichien Hoffman. Dans ce livre, j’avais envie que tout soit son. Que ce soit avec les onomatopées, avec ses chaussures qui “parlent”, son piano, son canari, ou la ville », souligne l’auteur. Photo : copyright Casterman
Il y a deux ans, deux récits se sont percutés. Zeina Abirached travaillait sur les planches de Paris n'est pas une île déserte en même temps que sur un récit libre à propos de la vie de son arrière-grand-père. D'un côté, elle abordait son rapport à « ses langues maternelles », le libanais et le français, son adaptation à la France, et les différents bagages culturels que chacun transporte, parfois inconsciemment. De l'autre, l'ancienne étudiante de l'Alba était fascinée par le fait que son aïeul – Abdallah Chahine, pianiste, organiste, accordeur – soit arrivé à faire « se déhancher la musique du piano, instrument occidental par excellence », aime-t-elle répéter avec une fierté non dissimulée.
Au milieu des années 50, le passionné de musique avait inventé le quart de ton, qui n'existait pas dans les gammes du piano classique. L'homme avait donc permis la naissance d'un piano « bilingue » en termes de musicalité. Ce fameux « piano oriental », mélange d'Orient et d'Occident, qui pourrait caractériser l'identité de la dessinatrice et celle de nombreux Libanais de la diaspora. La somme des cultures est une richesse, mais sonne toujours bizarrement d'un côté et de l'autre de la frontière, comme le quart de ton, à cheval sur deux cordes.
Quelques mois avant sa mort, son arrière-grand-père s'était démené corps et âme pour faire connaître son invention auprès des grands musiciens orientaux : Mohammad Abdel Wahab, Farid al-Atrache, Oum Kalsoum, etc... « Ce nomade qui prend la direction que la musique lui indique » a tenté par tous les moyens d'avoir la centaine de commandes, chiffre minimum à atteindre pour lancer une fabrication à la chaîne. Sans y parvenir. « Ce qui m'intéressait, c’était ce rendez-vous manqué. Peu importe qu'il y soit arrivé ou pas, c'est cet aspect étoile filante qui me touche », souligne la jeune artiste.
Mailles tricotées
Lier tradition musicale, le Beyrouth des années 60, avec le présent et le questionnement identitaire lui semblait donc évident. Pour cela, il fallait « tricoter leurs destins » afin de tresser une maille solide. Mais à partir de quelle source raconter l'histoire de cet arrière-grand-père, décédé en janvier 1975, qu'elle n'a pas connu ? « Il y a son piano prototype qui est encore aujourd'hui chez mon grand-père. J'ai tardé à le voir, peut-être parce que c'était la guerre. Je n'ai pu l'admirer qu'à 18 ans, et un pan entier de mon histoire familiale s'est ouvert à moi à ce moment-là », raconte la trentenaire avec émotion.
Pour autant, Le Piano oriental n'est pas la biographie de Abdallah Chahine, affirme l'auteure. À travers le personnage fictif de Kamanja, elle souligne qu'il s'agit bien d'un personnage imaginé. La dessinatrice s'est d'ailleurs permis d'inventer un meilleur ami à son « arrière-grand-père romancé » : Victor Challita, le frère jumeau d'Ernest, présent dans son précédent ouvrage Le Jeu des hirondelles. « Cela m'amuse de créer un univers propre, de faire un clin d'œil fictionnel au lecteur », confie la Franco-Libanaise en souriant.
Que ce soit dans la musicalité induite par le noir et blanc, dans les motifs répétés, ou dans les codes visuels et onomatopées, tous reviennent tels les notes d'une partition. La comparaison avec l'auteur de Persepolis, Marjane Satrapi, lui a longtemps collé à la peau, mais c'est le dessinateur David B. qui l'inspire réellement. Aussi, Playtime de Jacques Tati l'a aidé en termes de musicalité. Après cinq ouvrages publiés par la modeste maison d'édition Cambourakis, Le Piano oriental sera publié par Casterman (Tintin, Corto Maltese). Avec un premier tirage à 18 000 exemplaires, le poids lourd belge de l'édition de bande dessinée lui fait décidément confiance.
Un saut dans le vide excitant, mais surtout une consécration pour Zeina Abirached.
*Présentation en présence de l'auteure du Piano oriental, en avant-première mondiale le 1er septembre dès 17h, à la librairie al-Bourj, à Beyrouth.
Pour mémoire
Zeina Abirached, une vie sur la pointe... du crayon
Au milieu des années 50, le passionné de musique avait inventé le quart de ton, qui n'existait pas dans...

