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Moyen Orient et Monde - Islam

À San Cristóbal de las Casas, le ramadan se célèbre en tzotzil

Convertis à l'islam au milieu des années 1990, en même temps que le soulèvement zapatiste du sous-commandant Marcos, ils sont aujourd'hui près de 500 indiens tzotzils dans la région du Chiapas au Mexique à croire en Allah et son prophète Mahomet.

Moment de réunion de toute la famille d’Ibrahim lors de la prière du soir.

Il est 19h50 à San Cristóbal de las Casas, dans la région du Chiapas, et le soleil se couche à peine. Dans cette ville mexicaine très touristique, c'est l'heure où les bars commencent à servir les premiers bières et cocktails de la soirée.

À la périphérie de la ville, dans une petite maison blanche au bord de la route, s'élève au même moment l'appel à la prière d'un imam, qui indique la rupture du jeûne qu'attendent impatiemment les musulmans en ce mois sacré du ramadan. À l'intérieur, une trentaine de personnes, hommes, femmes et enfants de tous les âges, sont assis à même le sol autour d'assiettes de fruits et quelques verres de lait. Ibrahim, Khadija, Noura, Aïcha, Bachir, Ismaël et les autres sont des indiens de la communauté tzotzil, descendants des Mayas, et font partie des quelques centaines d'indiens de la région convertis à l'islam dans les années 1990 par des prédicateurs espagnols.

Ibrahim Chechev, aujourd'hui devenu imam de sa communauté, avait à l'époque 15 ans. Il se souvient très bien de la convocation reçue par toutes les familles évangélistes comme la sienne – qui, dans les années 1970, avaient été chassées de Chamula, leur village d'origine, par l'Église catholique. « Mon père, le chef du clan Chechev, ne voulait plus rien savoir de nouvelles religions et m'a donc envoyé assister à cette réunion donnée par Don Aureliano, ou émir Nafia comme il demandait qu'on l'appelle. » Le chef religieux espagnol, arrivé à San Cristóbal en 1994 lors du début du soulèvement zapatiste avec trois autres familles espagnoles converties à l'islam, espérait pouvoir se rapprocher du sous-commandant Marcos et profiter ainsi de sa notoriété pour répandre l'islam à travers le mouvement révolutionnaire. « Marcos n'a jamais donné suite à son appel et les Espagnols ont dû trouver d'autres moyens pour se rapprocher des indiens, raconte Ibrahim. À l'époque, je n'avais jamais entendu parler de l'islam, mais mon premier contact avec la religion d'Allah a été une révélation, affirme-t-il. Quand je suis arrivée au rendez-vous, ils étaient prostrés à même le sol, et la prière, en arabe, m'a fasciné. » Ibrahim avait abandonné les chemins de la foi depuis longtemps. « Mon père, évangéliste, disait que Dieu était amour, mais il traitait très mal ma mère au quotidien et je ne pouvais pas concevoir la religion d'une manière purement théorique. »

Pendant des mois, Ibrahim va suivre des cours de religion, apprendre à lire le Coran et à réciter les sourates, en toute discrétion et sans le révéler à sa famille. « Un jour, pendant que je priais, mon frère m'a surpris et a été rapporter à toute la famille que leur fils aîné était devenu fou ou adorateur du diable, qu'il se prosternait de manière bizarre et faisait des incantations dans une langue inconnue. » Le jeune homme essaie alors d'expliquer l'islam à ses parents, mais n'y parvient pas. Il fait donc appel à Khay Idriss, un des Espagnols et aujourd'hui son beau-père, pour parler à toute sa famille et ses amis. « Je me souviens très bien de ce jour, c'était le la fête du Eid. L'impact et la beauté du discours de khay Idriss ont été tels que toute ma famille s'est convertie ce jour-là, y compris mon grand-père de 96 ans », raconte Ibrahim avec beaucoup d'émotion dans la voix.

C'était il y a 20 ans. Depuis, Ibrahim s'est marié à Yanna, la fille aînée d'un des Espagnols, et la communauté musulmane s'est élargie et compte environ 500 croyants, principalement des indiens tzotzils, anciennement évangélistes. « L'attraction envers cette communauté était forte puisqu'elle offrait à des familles qui avaient longtemps étaient marginalisées un cadre social et religieux, et surtout des facilitations économiques », explique Susana Morales, professeure à l'Université interculturelle du Chiapas et qui a écrit sa thèse sur la communauté musulmane de San Cristóbal. Mais beaucoup d'entre eux se sont par la suite distanciés des Espagnols, qu'ils accusent d'être « radicaux et peu tolérants envers les us et coutumes indiens ».

Dans sa thèse, Morales cite le témoignage d'une jeune musulmane qui raconte la façon avec laquelle l'émir Nafia parlait aux indiens. « Choisir entre l'inscription de vos enfants à une madrassa ou à l'école publique équivaut à choisir entre un bon pain et une tortilla de merde. » Il existe donc aujourd'hui à San Cristóbal quatre différentes communautés musulmanes. Celle des Espagnols qui se disent « soufis », deux autres communautés sunnites et la communauté « ahmadiyya », à laquelle appartient la famille d'Ibrahim et qui rend allégeance à hadhrat Mirza Masroor Ahmad, qu'ils appellent le cinquième calife. L'ahmadisme est un mouvement réformiste musulman messianiste fondé par Mirza Ghulam Ahmad à la fin du XIXe siècle au Pendjab. Ahmad proclame qu'Allah lui a confié la tâche de restaurer l'islam dans sa pureté et il se déclare « moujadded » (rénovateur), « mouhaddath » (à qui Dieu parle) puis mahdi (guide). Cette position fait de l'ahmadisme un mouvement vivement combattu par les courants majoritaires de l'islam pour lesquels Mahomet est le dernier prophète.

Vivre l'islam au quotidien
Les tzotzils musulmans vivent le mois du ramadan comme n'importe quel autre musulman dans le monde, sans pour autant abandonner leurs traditions culinaires à l'heure du repas. Pendant la journée, les femmes font les courses et préparent le iftar, repas de la rupture du jeûne. Les hommes, eux, se rendent à leur travail normalement, sans changer quoi que ce soit à leurs horaires traditionnels. Dans la maison familiale qui sert également de mosquée, se mélangent des arômes de piments et de chocolat pour la préparation du mole, une sauce typiquement mexicaine qui sert d'accompagnement au poulet et au riz. Les plus jeunes filles s'attellent minutieusement à l'élaboration des traditionnels tortillas à base de maïs. Au moment du coucher du soleil, la prière se fait en arabe, mais une fois le repas servi, les membres de la famille se parlent en tzotzil, leur langue maternelle, qu'ils maîtrisent mieux que l'espagnol.

« Beaucoup de personnes me demandent comment je concilie l'islam, qui vient de civilisations tellement éloignées à la mienne, avec ma culture indienne d'origine », sourit Ibrahim. Pour le jeune imam, cette double appartenance ne lui occasionne aucun problème. « Il y a beaucoup de ressemblances entre l'islam et les traditions tzotziles. Le respect de la famille et des personnes âgées, et les ablutions quotidiennes sont des valeurs et des pratiques communes que nous partageons. » Dans certaines communautés tzotziles, les hommes pratiquent encore la polygamie, que l'Église catholique a durement essayé d'abolir, en vain.

D'autres aspects sont plus difficiles à appliquer au quotidien pour les jeunes de la communauté musulmane qui essaient de trouver des façons de s'adapter. Bachir et Aïcha ont 27 et 19 ans respectivement et se sont mariés il y a un mois. Bachir est le cousin d'Ibrahim et Aïcha est une jeune Mexicaine de San Cristóbal, née dans une famille catholique, qui a découvert par hasard l'islam à 15 ans en passant par une mosquée et qui en est tombée immédiatement amoureuse « grâce à un cheikh syrien qui m'a appris l'arabe et l'amour d'Allah ». « Au début, je me voilais et j'étais fière de porter ce signe distinctif, mais quand j'ai commencé à travailler dans une boutique, la patronne m'a demandé d'enlever le voile et je me suis habituée à ne le porter que très rarement », confie-t-elle.

Pour Bachir, le plus difficile a été de s'éloigner de l'alcool pendant son adolescence. « Je suis devenu musulman à 12 ans et à l'époque je ne me souciais pas vraiment de la religion. Tous mes amis sortaient, buvaient, et je faisais parfois quelques exceptions pour pouvoir m'intégrer », avoue à son tour le jeune homme. Au marché, Bachir vend des tacos al pastor, traditionnellement élaborés à base de viande de porc marinée, mais qu'il adapte avec du poulet. « Il est impossible de trouver de la viande halal ici, mais Allah ne nous jugera pas pour ça, il comprend qu'il n'est pas facile d'être un indien tzotzil musulman ! » dit-il en riant.

Allah ne les jugera pas, mais les Mexicains non musulmans ne s'en privent souvent pas. « Au tout début, les gens ne trouvaient pas l'islam bizarre ou dérangeant car changer de religion est une affaire très courante ici dans le Chiapas et personne n'avait jamais entendu parler de l'islam », raconte Ibrahim. Les choses ont cependant commencé à changer après les attaques du 11-Septembre contre les tours jumelles. « On nous appelait Ben Laden et la presse parlait de nous comme de possibles futurs terroristes. Mais les années sont passées et tout le monde a pu constater que nous sommes pacifistes, et que la politique de certains groupes islamistes et extrémistes du Moyen-Orient ne nous intéresse absolument pas. »

Ibrahim se dit très attristé par les guerres intermusulmanes et par les pratiques du très médiatisé groupe État islamique. « Les peuples traditionnellement musulmans sont en train de salir la réputation de cette religion. Peut-être que le renouveau et la salvation de l'islam devra passer par les indiens d'Amérique latine, qui sait ! » s'exclame le jeune imam en souriant. Mais Ibrahim ne plaisante qu'à moitié. Lui qui, grâce aux Espagnols au début, a eu la possibilité de voyager dans plusieurs pays musulmans est très lucide sur la réalité du monde arabo-musulman. « Ce que j'ai vu dans les Émirats arabes unis et en Arabie saoudite me dégoûte. Beaucoup de richesses gaspillées et des pratiques de l'islam en apparence très rigides, mais dans le fond assez hypocrites. Je rends grâce à Allah d'être né dans une famille pauvre qui m'a permis d'apprécier la vraie valeur des choses et de la vie. »

 

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