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Moyen Orient et Monde

Pourquoi une intervention turque en Syrie reste aujourd’hui improbable

Décryptage

Pour Bayram Balci, chercheur au CNRS et spécialiste de la Turquie, l'intervention n'aura pas lieu, mais dans tous les cas, le projet kurde en Syrie n'apparaît pas viable à long terme.

03/07/2015

La Turquie est-elle en train de se préparer à une intervention militaire en Syrie ? À en croire les déclarations émanant d'Ankara, toutes les options sont actuellement sur la table, depuis que les Kurdes se sont emparés de Tall Abyad, et qu'ils progressent désormais le long de leur frontière avec la Syrie. « La Turquie ne permettrait jamais la formation d'un État (kurde) sur sa frontière sud », a rappelé, vendredi dernier, le président Recep Tayyip Erdogan. Trois jours plus tard, le Conseil national de sécurité était réuni à Ankara où, pendant plus de quatre heures, a rapporté la présidence dans un communiqué, il a « évalué en profondeur les récents événements survenus en Syrie et discuté des menaces potentielles et des mesures de sécurité supplémentaires prises le long de la frontière ». Pour le quotidien progouvernemental Yeni Safak, cité par Courrier International, il n'y a pratiquement plus de doute : « Nous n'allons pas faire la guerre, mais nous allons sécuriser notre frontière. » D'après Yeni Safak, l'opération viserait à créer une zone-tampon « de 100 km de long et d'une trentaine de kilomètres de profondeur sur le sol syrien, entre Öncüpinar et Karkamis. Quelque 18 000 soldats, appuyés par des chars et par l'armée de l'air, pourraient participer à cette intervention ».

 

Deux raisons
L'intervention serait devenue « nécessaire » pour au moins deux raisons. D'une part, la Turquie veut empêcher la formation d'une entité kurde indépendante à sa frontière sud. Les Unités de défense populaire kurdes (YPG) – proches du PKK et considérées comme un groupe terroriste par Ankara – ont actuellement la mainmise sur deux des trois cantons kurdes en Syrie : Kobané et Afrin. S'ils s'emparent de Jerablus, ils pourront fusionner les trois cantons de Kobané, Afrin et Djéziré. Autrement dit, former une entité territoriale assez viable pour créer un État indépendant. D'autre part, l'opération permettrait à la Turquie de repousser les jihadistes de l'État islamique (EI) loin de sa frontière et de redorer ainsi son image auprès de ses alliés occidentaux. Des raisons suffisantes pour engager une opération unilatérale dans un contexte aussi houleux ? Rien n'est moins sûr.

 

(Lire aussi : La Turquie "ne permettra jamais" un Etat kurde, martèle Erdogan)

 

Pas seule
Interrogé par L'Orient-Le Jour, Bayram Balci, chercheur au CNRS et spécialiste de la Turquie, ne croit pas vraiment à la possibilité d'une intervention turque en Syrie. « La Turquie a la volonté d'intervenir en Syrie depuis le début de la crise, mais elle ne veut pas intervenir seule. Je pense que les mouvements de troupes ont deux objectifs. D'abord, les Turcs veulent adresser un message fort aux Kurdes pour leur montrer leur détermination. Ensuite, Erdogan veut montrer qu'il est encore le chef de la nation », analyse le chercheur pour qui l'opération serait, de toute façon, « contre-productive ».
Le Parlement a approuvé l'éventualité d'une intervention en Syrie pour lutter contres les jihadistes en octobre dernier. Mais c'est encore au gouvernement turc que revient la décision d'engager les troupes en Syrie puisqu'aux dernières législatives, M. Erdogan a perdu son pari de modifier la Constitution en passant à un régime présidentiel. Or, les résultats obligent le Premier ministre turc, Ahmet Davotuglu, à former un gouvernement de coalition qui, a priori, ne serait pas favorable à une telle opération. « Même au sein de l'AKP, certains rejettent l'idée d'une intervention en Syrie. Sans parler de la population turque qui est très majoritairement contre », souligne M. Balci.
En plus de provoquer l'irritation de ses alliés occidentaux, mais aussi de l'Iran et de la Russie, l'option d'une intervention turque soulève en outre aujourd'hui une question sans réponse : quel serait le cadre temporel et spatial de cette intervention ?

 

(Lire aussi : Les forces kurdes, un groupe clé dans la lutte contre les jihadistes)

 

Abandonnés par leurs alliés
« Les Turcs se retrouvent dans une position extrêmement compliquée. D'un côté, ils se rendent compte que les Kurdes sont en train de saisir le moment opportun pour construire une entité autonome. De l'autre côté, ils se sentent abandonnés par leurs alliés de l'Otan, surtout les Américains, qui ont passé un pacte avec les Kurdes. À la place d'Erdogan, n'importe quel autre dirigeant aurait été confronté aux mêmes problèmes. Mais le président turc a tellement pris une posture anti-Bachar qu'il est finalement tombé dans son propre piège. Tout changement politique de la Turquie en Syrie serait considéré comme un désaveu pour Erdogan », ajoute-t-il.

 

Court terme
Les Turcs ont peur que la création d'une entité autonome kurde en Syrie déstabilise durablement les deux côtés de la frontière turco-syrienne. Mais, même en cas de non-intervention, le projet kurde sera confronté à plusieurs obstacles. « Des deux côtés de la frontières, il n'y a pas une homogénéité de population. Il y a des Kurdes, mais également des Arabes et des Turkmènes », précise M. Balci.
« Les Kurdes du YPG pensent actuellement à court terme, mais, dans ces conditions, la construction d'une entité indépendante n'est pas tenable à long terme. Les Kurdes vont se retrouver à la fois contre les Turcs et contre les Arabes, qui leur reprocheront leur collaboration avec les forces occidentales. Il ne faut jamais oublier qu'en Irak, le principal allié du Kurdistan est la Turquie. De ce fait, la solution se trouve sans doute dans la constitution d'un bloc d'alliance entre les Turques et les Kurdes en Syrie. Mais pour cela, il faudrait qu'une autre figure vienne remplacer Erdogan à la tête de la présidence. En cas de futures élections anticipées en Turquie, scénario qui semble très probable actuellement, l'AKP et le HDP (parti prokurde) seront obligés de collaborer », analyse M. Balci. Un premier pas important pour trouver, peut-être, une solution durable à la frontière.

 

 

Lire aussi
Les revers d'Erdogan et les conséquences sur la situation en Syrie, le décryptage de Scarlett Haddad

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MIROIR ET ALOUETTE

Mais le président turc a tellement pris une posture anti-Bachar qu'il est finalement tombé dans son propre piège. Tout changement politique de la Turquie en Syrie serait considéré comme un désaveu pour Erdogan », ajoute-t-il.
Et encore ,
Il ne faut jamais oublier qu'en Irak, le principal allié du Kurdistan est la Turquie.

Si les turcs avec "des options sur la table" hahahaha , ne sont pas dans la merde , alors ils sont ou ??? sous la table ....??? hahahaha ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AU CONTRAIRE.. ELLE EST TRÈS PROBABLE !

FAKHOURI

Le double jeu de la Turquie, dans la région, a toujours existé et il n'st pas prêt de cesser

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