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Culture

May Menassa : Quand la rose du grenadier fleurit, je l’embrasse sur la bouche

Hommage

Elle tisse le verbe comme une étoffe précieuse, depuis plus d'un demi-siècle. La journaliste et auteure est aujourd'hui mise à l'honneur par l'Université antonine qui lui consacre un ouvrage dans sa série « Isim Alam »*. Rencontre.

13/06/2015

Une femme tenant sa plume comme d'autres brandiraient une arme. Voilà l'image que projette May Menassa, journaliste parmi les pionnières, écrivaine parmi les plus écorchées. Son énergie est galvanisante et sa sensibilité à fleur de peau. De pétale, aimerait-on ajouter, tellement son tissu dermique est fin et transparent. Et comme la rose, May Menassa ne manque pas d'épines... qui la piquent elle-même, aussi, peut-être même plus que les autres.
À la recherche d'une paix intérieure qu'elle ne trouve pas, de certitudes qui se défilent, May Menassa avoue qu'elle ne croit plus en rien. Mais elle s'accroche à l'écriture comme une ultime bouffée d'oxygène dans un monde asphyxiant.
Subtile analyste des ressorts intimes et psychologiques, elle fait preuve dans son écriture d'une culture aussi vaste que son regard généreux et bienveillant sur le monde. 45 ans de journalisme, 26 ans dans l'écriture personnelle. Et à présent cet hommage que l'Université antonine conjugue d'un ouvrage, recueil de pensées et de textes, écrits par elle et sur elle, par de grandes plumes dont Salah Stetié et Issa Makhlouf ne sont pas les moindres.
À cette occasion, L'Orient-Le Jour se penche sur des aspects méconnus de sa personnalité, dans un kaléidoscope déroutant de souvenirs et de réflexions.

Qu'est-ce qui fait bouger May Menassa ?
Le monde ! Quand j'ai commencé à le mettre sur papier, j'ai compris que j'étais montée sur un wagon qui allait m'entraîner très loin. À une vitesse incroyable. Et depuis, je ne me suis jamais arrêtée... malgré les accidents de la route.

Qu'est-ce qui fait courir May Menassa ?
Si je cours, en journaliste, ce n'est pas pour être au-devant de l'événement. C'est pour dire qu'il y a encore des gens qui donnent dans ce pays. Et ils donnent beaucoup. En musique, en festivals, en éditions... Le Liban n'est pas la violence, ce n'est pas l'insoutenable légèreté de l'être des politiciens. C'est ma course folle derrière les autres.

Faut-il donner du temps au temps ?
Je suis arrivée à l'âge de 75 ans. Il est là, il est bien réel. Mais à y penser, dans ma main, il y a très peu d'années. Le temps ne pèse pas lourd quand on l'aime. Il devient ton complice.
Comme les gens qui prient la Sainte Vierge, moi je prie le temps, il est mon saint. Il veille sur moi et je veille sur lui.

Si le temps est un saint quelle serait votre religion ?
C'est l'écriture. Dans mon écriture, il m'arrive de parler du Christ. C'est un saint, un maître. Il m'a appris à penser, à réfléchir, à aimer. Je ne peux pas renier cela. Pour moi, Dieu est l'univers, dans toute sa création et son minimalisme. Mais je ne le vois pas dans les églises. Ni dans Hanoun w Rahoum. Je vois un grand créateur à qui je dis merci tout le temps. De là à lui demander des services... Je sais qu'il n'est pas là. Les services, je me les donne. Parce qu'il y a dans mon écriture un esprit qui m'aide. Je veux bien l'avouer.

Une muse ?
Dans les années 80, journaliste à an-Nahar, dans la page culturelle avec Chawki Abou Chacra, j'écrivais, mais je ne sentais pas encore le levain. J'étais à la maison, ce jour-là. Et j'ai eu une vision. Un monsieur assis, en jeans bleu délavé, pull-over rouge délavé aussi, élimé au cou. Il me dit : « Je suis Antoine, je suis là pour t'aider à écrire. Je suis pauvre, je ne peux pas te donner des richesses. Mais je te donne les mots. » J'ai tendu la main pour le toucher, mais elle est tombée dans le vide.
À chaque fois que je mets à écrire, je l'invoque. Antoine, tu m'as promis d'écrire avec moi. Je suis prête.
C'est lui ma muse. Sans cette vision-là, j'aurais continué à écrire comme tout le monde, à rapporter le fait, sans aller dans la profondeur des choses.

Si vous deviez être une toile, laquelle seriez-vous ?
Sûrement pas la Joconde. Je serais le Cri de Munch. Parce que ce cri-là reflète la tragédie de mes livres. Dans la vie, je souris, mais dans mes livres, je suis tragique. Comme ce cri tordu d'Edvard Munch.

Une œuvre musicale ?
Les deux concertos de violon (et violoncelle) de Brahms. Les deux se conjuguent, dialoguent ensemble pour ne créer qu'une seule entité, dans la souffrance. Dans la mendicité de l'amour, de l'harmonie, de l'humanité. Il y a un grand cri humain dans ces deux morceaux.

Un instrument de musique ?
Le violoncelle. Absolument. Il est masculin. Il y a un homme en moi qui travaille, qui bouge. Un combattant, un guerrier homme. Je n'ai pas raté ma vie. J'ai aimé et été aimée. Mais maintenant je me retrouve dans une solitude agréable. Les gens me demandent si je suis seule. Je leur réponds : Non, je suis avec seule. Je reviens à ce mot de Sacha Guitry : « Moi et moi, quel beau couple ! »

Si vous étiez une nourriture ?
Le pain chaud. Il me sourit. Je suis une amie de la nourriture. De la nature, aussi. Quand la rose du grenadier fleurit, je l'embrasse sur la bouche.

Un roman ?
Mon propre roman, La machine à coudre, qui est un hommage à ma mère. Je me suis mélangée à elle, comme si j'étais rentrée dans son tissu même. Le jour où elle nous a quittés, elle m'avait attendu toute la journée. Tout en étant dans l'agonie, elle allait à la fenêtre pour m'attendre. Mais je n'étais pas au rendez-vous. Je n'ai pas pu lui faire mes adieux. C'est une chose impardonnable. J'ai écrit le livre pour tenter de guérir cette blessure. Mais cette torture est toujours vivace. J'ai raté ma mère.

Une œuvre de théâtre ?
Antigone. Je ne me laisse pas assujettir par la cruauté et l'injustice. Quand mon frère est mort, je me suis battue pour qu'il ait une sépulture. Je voulais qu'il aille dans cet autre monde bien habillé. En homme, en poète.

Un pays ?
Je suis dans la mouvance, je n'ai pas d'identité. Je suis citoyenne, mais d'un pays imaginé. Pas celui-ci, qui est plein de noirceur. Est-ce que je choisirais un autre pays que le Liban ? Non.

Lune ou soleil ?
Lune. Cela fait plus d'un demi-siècle que je regarde la lune et elle ne s'est jamais fanée à mes yeux. La lune est une vraie poésie. C'est un chant. Même saint François d'Assise a chanté ses louanges.

La personnalité interviewée qui vous a le plus marqué ?
(Jean Marie Gustave) Le Clezio. Je l'ai rencontré à plusieurs reprises et à chaque fois, il m'emmenait dans des voyages en paroles. Jean Piat, Nathalie Sarraute, ma sœur Vénus aussi. C'est magnifique de l'interviewer. Elle m'a ouvert un pan d'elle que je ne connaissais pas. Venus est une magicienne.

Si vous étiez un mot du dictionnaire, pour finir ?
La conjonction « et ». C'est un lien. Je suis émerveillée par ce petit mot qui relie par-ci, par-là. C'est la paix.

*Ce soir, à 19h, à l'Université antonine, Baabda.

 

Pour mémoire
« La machine à coudre » de May Menassa : l'objet fantasmatique

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