En 1815, à l'initiative du tsar Alexandre 1er, la Russie, l'Autriche et la Prusse signent le traité de la Sainte-Alliance afin d'endiguer le désordre et le déséquilibre, nés de la révolution française. Quand la Grande-Bretagne rejoindra cette coalition, on parlera de Quadruple-Alliance. Ceci permettra de garantir l'ordre en Europe, né du Congrès de Vienne. Cette stabilité durera jusqu'à la guerre de Crimée en 1856.
Face au désordre mondial actuel, il y a lieu de se demander s'il n'existerait pas un embryon d'une nouvelle Sainte-Alliance en mesure de faire front au déchaînement de la violence des guerres saintes, que les religions politiques sont en train de répandre à l'échelle globale, mais plus particulièrement dans l'Orient arabe. Les guerres saintes peuvent être religieuses ou séculières. Il y aurait lieu, actuellement, d'identifier les différents acteurs de ces guerres saintes ainsi que le(s) initiateur(s) possible(s) d'une éventuelle sainte alliance. La question posée relève de la « géopolitique des religions », discipline de pointe dont un des spécialistes mondiaux est Manlio Graziano qui consacre toute sa carrière académique à analyser le rôle et la fonction des religions dans les relations internationales.
Dans le désordre mondial actuel, les rapports entre religion et politique sont vus de manière réductrice, car uniquement centrés sur un supposé face-à-face entre l'islam et le reste du monde. À la fin du siècle dernier, S. Huntington avec son Clash des civilisations ainsi que B. Barber dans Jihad vs McWorld avaient tenté de dresser, de manière arbitraire, un cadre géopolitique au retour de la religion sur la scène internationale depuis les grandes crises socio-économiques des années 1970. Couplés à l'affaiblissement progressif de l'empire américain, puis de la chute de l'URSS, ces bouleversements ont entraîné une crise profonde de l'État-nation et, d'après M. Graziano, une inquiétante déstabilisation de la démocratie parlementaire en leur sein. Depuis lors, nous vivons une double crise majeure : celle du politique dans sa sphère autonome et celle de l'État comme source de souveraineté. En conséquence, le vide ainsi créé a été progressivement rempli par un retour du religieux comme pivot géopolitique de rééquilibrage. Si « guerre sainte » il y a, elle ne ferait que traduire cette nouvelle donne. Il ne s'agit donc pas d'une « guerre de religion » stricto sensu, mais plutôt d'une rupture révolutionnaire de paradigme qui démantèle un ordre traditionnel, comme l'avait fait la révolution française.
Tous les livres sacrés, y compris ceux du bouddhisme, comportent un double visage : celui de la violence la plus extrême ainsi que celui du plus noble et du plus humain des témoignages. Dans certaines religions institutionnelles, il existe un organigramme centralisé qui oriente les fidèles vers le choix entre ce qui est sacré et licite et ce qui est illicite parce que non sacré. Toutes les religions, sans exception, ont joué sur les deux registres. Cependant, et c'est le cas dans l'islam sunnite, un tel leadership central de référence peut parfois manquer. « l'islam est ce que les individus musulmans pensent qu'il est » (G. Fawler). On voit actuellement les effets néfastes d'un tel facteur.
Les guerres saintes contemporaines sont plus des guerres de réseaux identitaires que des puissances politiques traditionnelles. Le drame syrien en est l'illustration la plus tragique. Dans ces conflits marqués par le stigmate identitaire, on peut retrouver côte à côte une gauche doctrinaire, viscéralement anti-impérialiste et l'extrême droite la plus raciste et la plus identitaire. Cette union contre-nature produit des effets dévastateurs à cause du vide créé par le retrait de l'autonomie du politique et de la souveraineté que garantit l'État. Le clivage du monde semble mettre face à face l'identitaire et la citoyenneté, ou ce qui reste de cette dernière.
Mais qui aujourd'hui pourrait jouer, à l'échelle globale, le rôle de pivot géopolitique de la citoyenneté ? La réponse surprendra plus d'un : c'est l'église de Rome via la diplomatie vaticane, ce qui ne veut pas dire toute l'Église catholique. Il est loin le temps où cette église lançait ses oukases contre la modernité. Son étonnante évolution depuis quelques décennies en a fait une sorte d'agence morale, gardienne de cette matrice commune des valeurs qu'est l'humanisme intégral. Il est fini le temps où on s'entre-tuait pour des valeurs absolues. L'ouverture de Rome à toutes les religions s'inscrirait alors dans une stratégie de « sainte alliance » souhaitant jouer le rôle de garde-fou contre la « guerre sainte » de toute nature, au nom de l'homme. Les grandes lignes de cette stratégie ont été ébauchées dans le discours du pape Benoît XVI au palais présidentiel de Baabda en septembre 2012.
La Sainte-Alliance d'aujourd'hui serait une alliance de tous les courants dits modérés, religieux et non religieux, face aux réseaux de l'identitaire. Ces derniers incluent le radicalisme musulman, chiite et sunnite, juif et bien d'autres. L'alliance des minorités s'inscrit dans ce cadre, elle regroupe des juridictions orthodoxes et des juridictions catholiques orientales. Quant à l'éventuelle Sainte-Alliance, elle semble vouloir dire : modérés de tous les pays, unissez-vous.
Si l'hypothèse d'une stratégie de Sainte-Alliance, formulée par M. Graziano, se confirme, nous nous trouverons alors devant un ultime sursaut de sauvetage du politique par réintroduction de l'exigence morale au cœur de la cité.
Les précédentes tribunes d'Antoine Courban
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AUJOURD'HUI... IL Y A DES ALLIANCES D'ABRUTIS... CREUSES... POUR ENDIGUER LES GUERRES RELIGIEUSES !!!
09 h 20, le 05 juin 2015