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Moyen Orient et Monde - Par Ian Buruma

Les truands du football

Photo AFP

La seule et unique surprise autour de l'arrestation de sept dirigeants de la Fifa dans un hôtel suisse, au petit matin du 27 mai, réside tout simplement dans la survenance d'une telle arrestation. La plupart d'entre nous pensions que ces hommes privilégiés, en costume de soie, qui évoluent à la tête de la Fédération internationale de football, étaient pour leur part au-dessus des lois. Quelle que soit la nature des rumeurs ou rapports ici et là publiés autour de prétendus pots-de-vin, dessous-de-table, trucages électoraux et autres pratiques douteuses, le président de la Fifa Joseph « Sepp » Blatter ainsi que ses collègues et associés semblaient toujours jusqu'à présent s'en sortir sans encombre.
À ce jour, 14 individus masculins, parmi lesquels neuf dirigeants actuels ou anciens de la Fifa (Blatter n'y figurant pas), sont accusés de tout un ensemble d'agissements de fraude et de corruption aux États-Unis, où l'accusation leur reproche entre autre d'avoir empoché pas moins de 150 millions $ en pots-de-vin et dessous-de-table. La justice fédérale suisse s'intéresse également aux accords douteux ayant sous-tendu les décisions d'octroi des compétitions de la Coupe du monde 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar. Il existe bien entendu une longue tradition de racket dans l'univers du sport professionnel. La mafia américaine est par exemple largement intervenue dans le monde de la boxe. Même l'univers du cricket, autrefois sport de gentleman, se trouve désormais entaché par l'infiltration de réseaux de paris et autres acteurs corrompus. La Fifa constitue tout simplement la vache à lait la plus généreuse et la plus puissante qui soit au monde.
Ainsi certains comparent-ils aujourd'hui la Fifa à la mafia, qualifiant Blatter de « Don Blatterone », lui qui est né dans un petit village suisse. Cette comparaison n'est cependant pas tout à fait juste. Rien ne prouve à ce jour que quelque contrat d'assassinat ait jamais été conclu par le siège de la Fifa à Zurich. Pour autant, la nature secrète de l'organisation, l'intimidation que subissent ses dirigeants de la part de certains rivaux, ainsi que le recours aux faveurs, bakchichs et autres transferts de dette, représentent autant de parallèles troublants avec l'univers du crime organisé.
On pourrait bien entendu préférer considérer la Fifa comme une organisation dysfonctionnelle, plutôt que comme une entreprise criminelle. Mais même dans ce scénario plus clément, la plupart des méfaits sont la conséquence directe de l'absence absolue de transparence dont fait preuve la fédération. Son fonctionnement est intégralement régi par un groupe de collaborateurs masculins très proches (les femmes ne jouent aucun rôle dans ces sombres affaires), qui sont tous subordonnés au chef.
Cette situation ne date pas du règne Blatter. C'est bel et bien son prédécesseur, le Brésilien João Havelange, qui a transformé la Fifa en un empire de corruption et d'abondance financière, en y intégrant de plus en plus de pays en voie de développement, dont les votes en faveur des chefs ont été achetés au moyen de toutes les transactions lucratives imaginables dans le domaine du marketing et des médias.
Des montants colossaux issus de l'argent des entreprises Coca-Cola et Adidas sont venus inonder le système, jusqu'aux poches profondes des puissants du tiers-monde, et d'après certains jusqu'aux poches d'Havelange lui-même. Coca-Cola est devenu partenaire officiel de la Coupe du monde d'Argentine en 1978, pays à l'époque dirigé par une violente junte militaire.
Blatter est toutefois loin de partager la brutalité d'Havelange. Contrairement au Brésilien, Blatter ne s'associe pas ouvertement à des truands. Sa puissance repose néanmoins elle aussi sur les votes de pays extérieurs à l'Europe occidentale, dont la loyauté se fonde ici encore sur la promesse de droits TV et de franchises commerciales. Dans le cas du Qatar, ceci aboutit à autoriser la tenue d'une Coupe du monde dans un climat absolument insoutenable, à l'intérieur de stades construits à la hâte et dans des conditions effroyables, par des ouvriers étrangers sous-payés et quasiment privés de tous leurs droits.
Les plaintes formulées par des Européens plus pointilleux se heurtent bien souvent aux accusations d'attitudes néocolonialistes, voire racistes. C'est en effet ce qui fait de Blatter est homme typiquement ancré dans son époque. Blatter est un gestionnaire implacable, qui se présente comme le soutien des pays en voie de développement, défendant les intérêts des Africains, Asiatiques, Arabes et Sud-Américains contre un Occident arrogant.
Les temps ont changé depuis l'époque où les acteurs cupides des pays pauvres recevaient des pots-de-vin afin de favoriser les intérêts politiques ou commerciaux de l'Occident. Bien entendu, le phénomène demeure. Pour autant, les sommes les plus colossales sont aujourd'hui bien souvent engrangées hors de l'Occident, que ce soit en Chine, dans le golfe Persique, ou encore en Russie.
Les hommes d'affaires, architectes, artistes, présidents d'université et autres directeurs de musée issus d'Occident – ainsi que quiconque en quête de liquidités importantes leur permettant de financer leurs projets les plus coûteux – doivent désormais s'adresser aux despotes non occidentaux. Il en va évidemment de même pour les politiciens démocratiquement élus. Songez à tous ceux qui – comme Tony Blair – en font une carrière à l'issue de leur vie politique.
Le fait de céder aux régimes autoritaires, et de succomber à des intérêts commerciaux opaques, s'éloigne de toute démarche saine. Les alliances que nouent actuellement les intérêts occidentaux – aussi bien dans le sport que dans les arts et l'éducation supérieure – avec de riches puissances non démocratiques impliquent des compromis susceptibles d'endommager aisément les réputations les plus établies.
L'une des manières de détourner l'attention consiste à adopter le vieux discours anti-impérialiste de gauche. Ainsi, les affaires conclues auprès de dictateurs et de barons véreux sont-elles présentées non pas comme de la cupidité, mais comme une noble démarche. De même, la vente de la franchise d'une université ou d'un musée à un État du Golfe, la construction d'immenses stades en Chine, ou l'accumulation de sommes colossales grâce aux faveurs footballistiques consenties à la Russie ou au Qatar, sont présentées comme des démarches progressistes, antiracistes, ainsi que comme un triomphe de la fraternité planétaire et des valeurs universelles.
C'est là l'un des aspects les plus irritants du comportement de la Fifa que dirige Blatter. Corruption, achat de votes, soif absurde de dirigeants footballistiques en vue d'un prestige international, torses bombés et décorés de médailles et autres ornements – autant de phénomènes qui sont monnaie courante. Mais c'est avant tout l'hypocrisie qui exaspère.
Il est inutile de déplorer le rééquilibrage actuel de l'influence et des puissances mondiales à l'écart des fiefs d'Europe et d'Amérique. Il est également impossible de prédire avec exactitude les conséquences politiques de ce redessinage. Mais si le triste épisode de la Fifa doit nous enseigner quelque chose, c'est que quelles que soient les formes de gouvernement, l'argent demeure souverain.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

© : Project Syndicate, 2015.

Ian Buruma enseigne la démocratie, les droits de l'homme et le journalisme au Bard College. Il est l'auteur de l'ouvrage intitulé « Year Zero : A History of 1945 ».

La seule et unique surprise autour de l'arrestation de sept dirigeants de la Fifa dans un hôtel suisse, au petit matin du 27 mai, réside tout simplement dans la survenance d'une telle arrestation. La plupart d'entre nous pensions que ces hommes privilégiés, en costume de soie, qui évoluent à la tête de la Fédération internationale de football, étaient pour leur part au-dessus des lois. Quelle que soit la nature des rumeurs ou rapports ici et là publiés autour de prétendus pots-de-vin, dessous-de-table, trucages électoraux et autres pratiques douteuses, le président de la Fifa Joseph « Sepp » Blatter ainsi que ses collègues et associés semblaient toujours jusqu'à présent s'en sortir sans encombre.À ce jour, 14 individus masculins, parmi lesquels neuf dirigeants actuels ou anciens de la Fifa (Blatter n'y figurant...
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