Pour un être réfléchi, s'il y avait à découvrir dans le monde chaotique actuel une seule consolation, ce serait, sans doute, ce que j'appellerai une profusion de bouillonnements à tous les niveaux. Profusion qui agite, qui tourmente et qui déconcerte aussi bien les personnes de bonne volonté que les jouisseurs étourdis de nos sociétés de consommation.
Par « bouillonnements », j'entends ces réveils, ces mises en cause, ces prises de conscience, ces révoltes, qui se traduisent en appels, en angoisses, en fanatismes et, malgré tout, en espérance, aussi inexplicable qu'inexpliquée.
La marche du monde, nous a-t-on dit, est, à notre insu, une « montée de conscience », un mouvement irréversible qui a pris sa source à la première réflexion apparue chez l'Homo sapiens. Tel un volcan qui sécrète sa lave, cette montée-là ne peut s'ébranler sans provoquer de remous. Aussi devons-nous nous considérer en état de crise depuis la naissance du monde. Et il n'est pas vrai de dire « qu'hier, c'était mieux » que « la vie sur terre était plus sereine » que « plus nous avançons, plus nous nous dégradons ».
Car, irrésistiblement, l'être humain évolue et ne peut évoluer qu'à travers des tempêtes successives, continues, entrecoupées de répits.
À devoir subir ce genre de situation, l'être humain ne se rend pas compte, hélas, qu'il s'agit d'un sain processus en marche. Processus douloureux, certes, mais nécessaire et incontournable afin que se transforme en réaction bienfaisante toute action néfaste. Chez les chrétiens, on évoque, à ce sujet, la « felix culpa » qui annonce la rédemption. Chez le reste de l'humanité, c'est l'occasion unique pour chacun de tirer les leçons d'un échec, de provoquer le réveil de la conscience et la reprise de la marche en avant.
Prenons l'exemple du fondamentalisme religieux qui infeste en ces jours le monde entier. Il n'est que l'effet d'une crise majeure à la recherche de la vérité à travers un fanatisme dû à l'inculture et à l'instinct primaire.
La mort plane partout en ce moment. Mais nous savons que la vie est plus forte que la mort. Preuve en est, par expérience, que le monde est toujours en état de vibration après des milliers de siècles d'entropie et de misères. Jaugeons plutôt la différence qu'il y a aujourd'hui entre le cerveau d'un humain du temps des cavernes et celui, même matérialiste, du citoyen choyé et leurré par les commodités infinies du postmodernisme. On y trouvera sans doute encore l'entêtement de l'instinct animal de nos origines, la gourmandise à tous les étages, l'ambition charnelle de possession et de puissance, l'égoïsme effréné des désirs et des satisfactions. Mais il y a aussi, tout à côté et en même temps, chez chacun, la volonté de réagir, de critiquer, de corriger, de persister et d'espérer. Il y a le poids de siècles de culture et de souvenirs, d'échecs, de faux pas et de désastres.
L'homme, tout l'homme, qu'il soit d'Occident ou d'Orient, du Nord ou du Sud de la planète, tend inlassablement vers son mieux-être. J'oserais dire « par automatisme ». C'est à peine s'il se rend compte du chemin parcouru. Sans voir qu'heureusement, en son sein, des penseurs surgissent de partout, qui font le pointage, qui avertissent, qui jettent sur le marché des idées les pensées qui fleuriront demain chez leurs successeurs et transformeront encore et encore la vision qu'a chacun de sa vie et de sa mort. Le tout étant que l'on finisse par comprendre le « sens » de toute vie.
Pourtant, il nous faudrait encore des lustres pour commencer à entrevoir le bout du tunnel. Mais qu'est-ce qu'un lustre, qu'est-ce qu'un siècle par rapport à l'éternité ?
Dans l'histoire du monde, les hommes ne sont que les figurants d'un scénario dont il n'est pas nécessaire de déceler les ressorts ou le but. Malgré nous, nous sommes entraînés dans l'engrenage de l'ouragan de l'évolution cosmique qui n'aura de cesse que lorsque vaincra enfin la lucidité de nos esprits. L'histoire du monde, me dira-t-on, est peut-être sans fin et l'on continuera indéfiniment à chercher... Sauf que l'histoire du monde, c'est aussi, c'est surtout « l'histoire personnelle de chacun d'entre nous ». L'histoire de notre propre monde intérieur, de notre propre progrès, de notre propre réussite. L'esprit qui a établi sa demeure en chacun de nous en est le « héraut » principal. Ne lui manque que la bonne volonté dont tout homme est responsable.
Ce microcosme de l'histoire du monde qu'est l'histoire d'une vie individuelle est, en parallèle, le symbole minuscule et vivant de la marche de l'Univers. Aussi devons-nous, impérativement, ici et maintenant, prendre conscience de notre rôle et le vivre pleinement. Les doctrines religieuses à colorations diverses n'ont apparu parmi nous que pour nous servir de points de repère et d'appui. L'athéisme lui-même est une doctrine. Il n'y a que l'indifférence qui soit bloquante, et c'est le dernier thème du pape François qui nous donne tant à réfléchir. Mais cet appel se retrouve dans toutes les confessions. Musulmane, bouddhiste, shintoïste, juive, chrétienne ou athée, chacune d'entre elles est une recherche, un tâtonnement, un espoir.
Dans ce Liban où rien ne va, dans ce pays sans tête ni queue, où cogitent fanatisme et bonne volonté, où rivalisent d'ardeur (et souvent de fausses ardeurs) les gens les plus attentionnés, regardons, s'il vous plaît, avec des yeux renouvelés la vie qui sourd de toutes parts : les saisons qui se renouvellent, les générations qui montent, les espoirs qui se manifestent à travers les protestations. Or il s'en faut d'assez peu pour transformer le face-à-face menaçant des diverses communautés en une solidarité d'entraide pour un avenir amélioré.
Ne cherchons plus à rivaliser entre nous à grand étalage de cultes et de privilèges, mais vivons nos croyances respectives dans l'originalité de leur expression propre. Que nos musulmans soient plus musulmans que jamais, conscients du principe de tolérance et de l'amour d'un Dieu qui n'a rien du surveillant mystérieux. Que nos chrétiens soient plus « christiques » que jamais, loin de toute suffisance au nom d'une doctrine orgueilleuse et sûre d'elle-même. Que le désir de vivre en harmonie devienne plus fort chez les uns comme chez les autres . Que la stupide prétention d'un sectarisme dégradant disparaisse. Que les chrétiens commencent par se réconcilier entre eux, donnant l'exemple et oubliant volontairement les appétits mesquins de « l'ôte-toi de là pour que je m'y mette ». Que les mahométans fraternisent enfin après mille cinq cents années de déchirure et de défis.
Un jour viendra où les nations du monde entier, après nous avoir pris pour des minus arriérés, trouveront en notre système social et politique l'exemple à suivre pour décongestionner leurs prétentions à un socialisme athée qui n'a cessé de les décevoir.
L'harmonie souhaitée ne peut être obtenue en dehors du respect de « l'autre ». L'autre, non pas en tant que comparse semblable à moi, mais l'autre en tant que « différent » et cependant égal à moi. Différent mais pas rival. Encore moins ennemi !
Lorsque le chrétien libanais pensera que son frère est un musulman libanais et que le musulman couvera son frère chrétien parce qu'il est libanais comme lui, alors l'exemple de la petite nation libanaise pourra rayonner et servir de phare aux réformes européennes et mondiales.
Khroutchev n'avait pas idée de la portée prophétique de sa question lorsqu'il se demanda publiquement un jour « de combien de divisions militaires disposait le Vatican ». Il ne disposait que d'une arme, une seule, la foi en Dieu et en la parole qui l'exprime. Et le mur de Berlin est tombé sans que soit tirée une seule balle.
Alors, pour faire tomber le mur de la suspicion et de la méfiance entre Libanais de croyances et d'appétits opposés, souvenons-nous que chacun est porteur d'une parole et que la force de cette parole est inépuisable.
Commençons donc par « nouer nos ceintures de sécurité » et par conduire nos véhicules un peu plus sobrement.
Je vous assure que le reste nous sera donné de surcroît...
Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea
Et le reste nous sera donné de surcroît
OLJ / le 12 mai 2015 à 00h00

