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Égypte

À flanc de montagne, des promeneurs se « réapproprient le Sinaï »

Depuis quelques mois, un groupe de passionnés organise des circuits de randonnée dans les montagnes du Sud-Sinaï. Objectif : montrer aux Égyptiens et aux touristes que la péninsule n'est pas une zone dangereuse dans son entièreté, mais aussi sensibiliser les participants aux conditions de vie difficiles des Bédouins depuis la désertion des promeneurs.

Chèches noués « à la bédouine » et chaussures de marche de rigueur, des Bédouins aguerris guident un petit groupe d’une soixantaine de volontaires vers le plus haut sommet d’Egypte, le mont Sainte-Catherine. Photo Jenna Le Bras

« On fait une pause ? » Dans le silence brûlant de la montagne, quelques souffles coupés reprennent leur rythme entre deux gorgées d'eau infusée à la menthe sauvage, cueillie en contrebas. Sous un soleil de plomb, chèches noués « à la bédouine » et chaussures de marche de rigueur, le petit groupe d'une soixantaine de volontaires, emmené par des Bédouins aguerris, foule les pierres sablonneuses du Sud-Sinaï, direction le plus haut sommet d'Égypte, le mont Sainte-Catherine.

Si la balade est avant tout un week-end sportif et dépaysant loin de la pollution des grandes villes, elle a aussi un objectif simple : communiquer au maximum sur cette opération pour aller à l'encontre des préjugés sur la sécurité dans cette zone. À 2 600 mètres d'altitude, malgré les fronts dégoulinants, on prend fièrement des selfies pour relater l'expérience sur les réseaux sociaux. « Ce projet, qu'on a baptisé "Sinai is safe" (le Sinaï n'est pas dangereux) a pour but de créer un contre-discours à l'encontre des mauvaises nouvelles qui circulent sans arrêt sur cette région », explique Ben Hoffler, géographe britannique installé à Sainte-Catherine depuis quelques années. « Pour la population, mais aussi les touristes, il y a une énorme confusion. Parce que le nord du Sinaï est sous tension depuis 3-4 ans, les gens pensent que toute la péninsule est dangereuse. Nous, nous voulons envoyer un message : venez voir de vos propres yeux. On fait de la randonnée, avec des hommes, des femmes, parfois quelques enfants, on mange près du feu à la belle étoile, on dort dans les vergers à ciel ouvert, et nous sommes en parfaite sécurité. »

(Pour mémoire : L’Égypte craint les retombées des attentats dans le Sinaï)


Une initiative qui a séduit Angie, qui a emmené son fils de neuf ans. « Tout le monde en ville pense que nous sommes fous de venir dans cette partie de l'Égypte. Avec tout ce qu'on entend quotidiennement sur le Sinaï dans les médias, ils trouvent ça insensé, sourit la jeune femme. Moi je n'ai pas peur, je sais que c'est un endroit sans danger. »

Depuis plusieurs années, et de manière systématique depuis l'arrivée du président Abdel Fatah al-Sissi au pouvoir l'année dernière, le Sinaï est dépeint comme une « no-go zone » en proie à une insurrection islamique, théâtre d'attaques et d'attentats-suicide quotidiens. Si des groupes terroristes tels qu'Ansar Beit el-Maqdess, qui a prêté allégeance à l'organisation de l'État islamique, sont en effet très actifs dans le nord de la péninsule, Ben Hoffler pointe du doigt une confusion des territoires concernés. « On ne peut pas nier qu'il y a un danger dans le nord du Sinaï, mais ce sont des poches bien spécifiques. Pourtant, la majorité des pays occidentaux continuent de mettre en garde leurs ressortissants qui se rendent dans le Sinaï, alors que le sud est totalement sécurisé. »

(Pour mémoire : Dans Louxor désertée, les Égyptiens attendent désespérément les touristes)


Sous le regard bienveillant des Bédouins de la tribu Jabbaleyia, les marcheurs font une pause-déjeuner à l'ombre d'arbres fruitiers. Au menu : pain traditionnel, olives et fruits cultivés dans l'un des nombreux jardins suspendus dont prend soin la communauté. Les anciens préparent le thé, pendant que les plus jeunes se lancent dans un chamboule-tout improvisé avec quelques pierres et boîtes de conserve vides. Avant de reprendre la route, on se réenduit de crème solaire et on réapprovisionne les bouteilles d'eau en puisant l'eau du puits.

Le soir venu, on monte un camp, on fait griller des volailles en poussant la chansonnette. C'est un week-end de fête, car pour la tribu Jabbaleyia, on n'a plus vu de promeneurs depuis bien longtemps. « Ces quatre dernières années, les randonneurs ont presque totalement disparu », affirme Nasser, guide depuis plus de 20 ans. « Avant la révolution, on faisait des treks tout au long de l'année, désormais, on en fait, 2, 3 par an, pas plus. » Face à la chute de leurs revenus avec la désertion des touristes, « ils ont été obligés de vendre leurs chameaux, et de retirer leurs enfants de l'école. Certains ont même décidé d'envoyer leur famille en ville », affirme Ben Hoffler, mettant ainsi en danger la perpétuation de la culture bédouine. « On souffre beaucoup de la mauvaise pub qui est faite au Sinaï dans les médias », avoue également Aam Selem, cheikh de la tribu. « Aujourd'hui, nos bêtes nous coûtent plus qu'elles nous rapportent, il faut continuer à les nourrir, mais on ne gagne plus rien, nous sommes des survivants », souffle-t-il. « Les gens ont peur de venir, ils pensent que la montagne est infestée de groupes terroristes, mais c'est nous qui tenons la montagne, elle est quadrillée par différentes tribus, pas un inconnu ne passe par ici » assure-t-il, « Nous protégeons notre territoire mieux que les forces de police. »


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