Campus

Hiba Tawaji, entre deux mondes... ou trois

Opinion
01/05/2015

Hiba Tawaji a perdu. C'est un fait. Elle a perdu et déjà les théories du complot font fureur sur les réseaux sociaux. Naguère idole et ambassadeur du Liban, Mika se fait descendre à coups de pianotages furieux sur les claviers. Jenifer croule sous un amoncellement d'accusations haineuses et TF1 chavire au gré de la tempête de chauvinisme libanais. Hiba a perdu The Voice, The Voice a perdu Hiba, qu'importe ! L'orgueil libanais est lésé et il y a assurément anguille sous roche...
Malheureusement, la réalité est tout autre. S'il est vrai que le Libanais persiste à vouloir renvoyer au fond du labyrinthe son pays chaque fois que celui-ci se façonne des ailes pour s'évader, il est clair que la chaîne de télévision ne conspire pas avec les services secrets pour saper le Liban et son peuple glorieux. Hiba a perdu, car elle a dû emprunter un chemin semé d'embûches et allier talent avec des décisions maladroites. D'abord, l'emphase mise sur sa carrière professionnelle : la production a voulu impressionner, elle a créé un certain rejet chez une partie des téléspectateurs, bien que de nombreux autres candidats viennent du monde de la musique. Ensuite, les choix musicaux : malgré le succès des deux premières prestations où elle a pu déployer toute l'étendue de ses quatre octaves et honorer ses racines orientales, Hiba s'est vue par la suite attribuer des chansons calmes, parfois mièvres, en étant de surcroît expressément invitée à les dépouiller de toute fioriture ou intonation orientale pour offrir le spectacle le plus épuré possible. Elle a ainsi perdu ses deux principaux atouts et la show-woman, qui à elle seule emplit la scène des Rahbani de sa puissance, son agilité et son énergie, s'est retrouvée solitaire et immobile, lestée par des chansons, certes admirables, de Véronique Sanson ou de Vianney, alors que d'autres se déhanchaient au cœur d'un tableau chorégraphié en s'époumonant sur du Céline Dion ou sur du Evanescence... Erreurs de coaching ? Sans doute ; mais coup d'État, non.
Le fait est là : Hiba a perdu The Voice. Mais Hiba a tout gagné. Elle se retrouve aujourd'hui entre deux mondes... même trois.
La collaboration de Hiba avec Oussama Rahbani a fait d'elle la voix de cette famille de géants de l'art libanais. Mais appartenir à l'univers des Rahbani n'est pas chose facile, parce que les Rahbani, c'est, dans la conscience libanaise, la majesté de Feyrouz, la rigueur de Mansour, le souvenir de jours heureux ; les Rahbani, c'est un autre monde, c'est une bulle à travers laquelle on observe les acteurs et les danseurs qui se meuvent sur scène... mais qui sont inaccessibles ; parce qu'au théâtre on voit, mais on n'est pas vu, et l'avant-scène constitue une barrière physique entre le réel et le fictif... ce fictif auquel appartient Hiba Tawaji. . La bulle Rahbani crée ainsi, paradoxalement, une certaine distance entre les acteurs et le public-spectateur. Mais depuis l'épisode The Voice, ceci a profondément changé.

Une nouvelle Hiba Tawaji s'est dévoilée, elle est descendue de son piédestal et est apparue comme la jeune femme de vingt-sept ans qu'elle est et qui poursuit ses rêves comme toutes les filles de son âge. Soudainement, Hiba Tawaji appartient à notre monde. Soudainement, Hiba Tawaji est devenue Hiba. Et dorénavant, on n'ira plus assister à un spectacle des Rahbani, on ira voir Hiba dans un spectacle des Rahbani.
Le troisième monde auquel aspire Hiba est bien entendu l'international. Sa voix frétille depuis longtemps à la perspective de déployer un jour ses voiles et rejoindre le cercle d'or des artistes planétaires, et The Voice ne constitue qu'une rampe de lancement qui la projettera vers un nouvel univers. « Iba » a conquis le cœur de milliers de Français ainsi que celui de nombreux patrons de maisons de disques internationales qui se pressent aujourd'hui à sa porte. Heureuse, Hiba réalise aujourd'hui, à travers Iba, les rêves de Hiba Tawaji. Iba chante Hiba, et la presse et les réseaux sociaux s'enflamment devant le talent de la Libanaise qui attire avec elle des fragments de ce Liban que le monde ne connaît plus et les expose à un public rongé par les préjugés et l'actualité sordide de la région. C'est ainsi que Hiba, dans sa course avec ses rêves, contribue à ceux d'une fraction de Libanais qui croient encore en un avenir lumineux pour leur pays.
La victoire est donc multiple ; personnelle, certes, mais incontestablement nationale. Hiba Tawaji a perdu, c'est un fait, mais Hiba Tawaji est une plume de plus sur les ailes chargées d'espoirs éphémères du pays du Cèdre...

Joe el-Khoury
Étudiant en 7e année de médecine à l'USJ

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