Comment le Liban se maintient dans son environnement perturbé, face à des occupations, des agressions externes, le laminage institutionnel interne, les conflits interélites chroniques ?
Dire, comme à l'accoutumée, qu'il s'agit d'un paradoxe ou de miracle libanais n'explique pas la profondeur de l'expérience, ni la persistance du phénomène, ne constitue pas un diagnostic et n'apporte aucune perspective pragmatique d'action pour endiguer le phénomène qui est, au fond, source de souffrance et de malaise chronique, et ne favorise pas, en tout cas, la confiance et la promotion du Liban-message.
L'explication, il faut la rechercher dans l'expérience la plus terre à terre, concrète, pragmatique. Elle constitue au fond, en perspective comparée, la plus profonde investigation sur l'anthropologie de l'État et, surtout, la psychologie fort déficiente de l'État au Liban.
J'avais souvent sollicité des étudiants à entreprendre une investigation historique d'un genre nouveau sur l'expérience des milices durant les guerres 1975-1990, toutes les milices. Il y a là la réponse, latente et fort lumineuse, à la raison d'être et la résistance de l'État au Liban.
Il y a trois phénomènes chez toutes les milices et forces de tutelle ou d'occupation en rapport avec l'État en tant que pouvoir central transcommunautaire, agent de stabilité relative, d'unité et de continuité.
1. Les intifadas et les éléments dits incontrôlés au sein de chaque milice : toutes les milices ont connu, même les plus patriotiques, des crises internes et des soulèvements en leur sein. Phénomène naturel, normal, dans une approche anthropologique. En effet, quand un chef milicien distribue des armes à ses supporters, ces derniers finissent par occuper des positions de pouvoir de fait et par contester l'omnipotence du chef. La milice va alors instituer des tribunaux de fait pour condamner et mater les récalcitrants. Le processus répressif interne réussira pour un temps en attendant un soulèvement violent qui liquide ou écarte le chef originel. C'est dire que toute société a finalement besoin d'une autorité légale et légitime suprême pour la régulation des conflits seigneuriaux, tribaux, familiaux, miliciens... L'État est né d'un besoin d'autorité régi par le droit au-delà des seigneuries et des pouvoirs de fait.
2. Maintenir l'État libanais fragilisé pour le voler : il y a certes des coups d'État où une force militaire interne s'empare du pouvoir central et impose son autorité. Or, les coups d'État au Liban, en raison du pluralisme communautaire et surtout d'une balance multiple de dix-huit communautés, sont impossibles et n'ont été que télévisés. Il est aussi quasi impossible d'imaginer un coup d'État au Liban avec un large consensus. Dans ce cas, on change le pouvoir central suivant les procédures institutionnelles.
Durant les années meurtrières 1975-1990, toutes les milices, une fois qu'elles ont tracé des lignes de démarcation, ne cherchaient pas à déborder ces lignes, sachant instinctivement les limites et frontières du possible. Toutes se préoccupaient aussi de respecter les procédures institutionnelles formelles afin de sauvegarder la pérennité de l'État..., pour mieux usurper ses pouvoirs et s'emparer des ressources ! Bien sûr, en accusant toujours l'État libanais, symbole abstrait, victime et démembré par ses propres prétendus citoyens.
3. L'abus de minorité : des autorités de tutelle ou d'occupation, ayant expérimenté l'impossibilité de s'emparer de l'État au Liban, de s'emparer directement du pouvoir au moyen d'un coup d'État, recourent à la manipulation constitutionnelle sous des vocables, malheureusement pollués, de consensus, d'entente ou, selon une explication sioniste sur la gestion du pluralisme religieux et culturel, le minority control. Il en est des exemples dans des pays voisins ! On pratique alors, pour s'emparer de l'État sans directement s'emparer de l'État, la stratégie de l'abus de minorité. Quand le vote majoritaire ou, dans certains cas, de la majorité qualifiée est pratiquement supprimé, tout le système étatique est alors à la merci d'un abus de minorité dont, finalement, le règlement relève d'une Sublime Porte étrangère.
L'État au Liban existe, existe toujours, malgré tout, et surtout auprès des adversaires les plus véhéments de l'État pour l'usurper, mieux se disculper et s'innocenter, tout comme la femme adultère, victime, accusée, malheureuse, séduite et agressée.
Il n'y a ni paradoxe ni miracle à propos de la résistance de l'État au Liban. Au contraire, il n'y a rien de plus pratique, de plus terre à terre. Aucune communauté n'étant à elle seule une parfaite tribu, un groupe cohérent, une majorité consistante, une bande capable de s'autodéfendre...., il y a un besoin anthropologique, viscéral, d'État. Et l'État libanais, affaibli, fragilisé, victime, est par la nature même des choses.
***
À quoi sert une telle explication anthropologique et, disons-le plus simplement, terre à terre ? Bien sûr, l'État, ce sont les institutions. Le président Chéhab et d'autres, qui l'ont compris et mis en pratique, se sont heurtés à des obstacles dans la mentalité du Libanais moyen, dans la psychologie collective et la psychanalyse politique.
De grâce, cessons d'enseigner à des étudiants en droit ce qu'est l'État seulement d'après les grands théoriciens. Nos problèmes libanais avec l'État ne sont pas de l'ordre du savoir constitutionnel, mais de la psychologie historique, de l'acculturation du droit, de la socialisation politique des jeunes générations et de la psychanalyse du Libanais moyen.
C'est l'enseignement, vraiment scientifique, de notre histoire du Liban, exaltante et mouvementée, l'histoire de nos conflits et surtout de nos conflits intercommunautaires et intracommunautaires... , qui constitue une thérapie à la perception maladive de l'État, au besoin libanais viscéral de l'État. État libanais, mon amour, seul refuge, seul frein à l'hégémonie partisane ou sectaire, à toute Sublime Porte de tutelle ou d'occupation, à toute manipulation machiavélique par des abus de minorité, du pluralisme démocratique.
Le souci de maintenir l'État, malgré tout, se dégage de la décision du Conseil constitutionnel en 2014 relative à la prorogation par les députés de leur mandat dans une situation de vacuité présidentielle et dans le délai d'expiration in fine du mandat du Parlement. Il s'agissait peut-être de contrer une stratégie externe de vide institutionnel généralisé au Liban.
***
Est-ce dire que nous pouvons être désormais tranquilles pour l'État au Liban ? Combien est méprisante cette façon, faussement optimiste, d'envisager l'État au Liban. Ce qu'il faut, enfin, c'est l'État libanais, des Libanais, par les Libanais, à l'encontre de toute tentative à l'avenir milicienne ou étrangère occupante.
L'État libanais, à la fois affaibli, victime, résistant, est un problème d'appropriation et d'inculturation. Problème institutionnel, certes, mais les perspectives pédagogiques et de psychologie historique sont prioritaires.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel
Titulaire de la Chaire Unesco d'étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue, USJ


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine
CHERCHEZ LA PARALYSIE DANS LES EXACTIONS !!!
12 h 21, le 30 avril 2015