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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Un génocide ? Non

D'où vient qu'on parle de génocide à l'endroit de la famine dévastatrice qui a fait entre cent et deux cent mille morts dans le Mont-Liban de la moutassarrifiya ? Ce n'est pas parce que le peuple arménien a vécu une Shoah à la même époque qu'on peut aisément extrapoler et prétendre que les autorités ottomanes ont planifié la liquidation des Libanais, sous prétexte qu'ils étaient majoritairement chrétiens et francophiles. De telles assertions ne sont pas sérieuses et relèvent des propos qui alimentent les conversations de cafés du Commerce.
Faut-il à ce stade rappeler que le terme génocide a été créé par Raphael Lemkin, en 1943, à partir de sa réflexion sur le martyre des Arméniens ?
Ce terme est utilisé officiellement pour la première fois au procès de Nuremberg, et se voit définitivement adopter à l'Onu par la convention de 1948 sur la prévention et la répression du génocide. Ainsi un génocide est un crime d'après le droit pénal international et, de ce fait, il est d'interprétation stricte. En ce domaine, l'interprétation revêt une « spécificité obligée » afin d'échapper au « dérapage terminologique ». Il s'ensuit qu'un juge ne peut condamner pour des faits qui ressemblent à l'infraction mais qui ne rentrent pas dans sa définition. L'interprétation de ce crime ne peut être élargie pour couvrir des crimes contre l'humanité, des crimes de guerre ou des crimes d'agression. Aussi les juristes sont-ils restés sceptiques quand le pape Jean-Paul II accusa les Syriens de perpétrer un génocide contre les chrétiens du Liban, les troupes de Hafez el-Assad s'étant mises à bombarder sans distinction les zones tenues par le général Aoun.
Un génocide peut être grosso modo défini comme « l'anéantissement délibéré et méthodique d'un groupe d'hommes », et la convention précitée dispose qu'il y a génocide quand certains actes criminels sont commis « dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». L'intention de liquider des chrétiens, en l'espèce, n'a pas été établie, pas plus que n'a été apportée la preuve que les Ottomans avaient procédé de manière systématique pour éradiquer nos compatriotes. Tout le monde souffrait de la faim à cette époque noire (même l'armée turque) et les responsables civils et militaires ont essayé d'approvisionner les Libanais dans une certaine mesure. L'idée n'est pas de disculper Djamal Pacha ; il avait pris une décision criminelle en imposant le blocus alimentaire à une population dont il avait la responsabilité. Mais l'accabler de manière exclusive ne sert pas la vérité. Et pas plus lui que les autorités à Istanbul n'ont tramé un complot contre les chrétiens ni planifié leur destruction.
Or, dans les faits, on a souvent essayé de faire l'amalgame entre le martyre de l'Arménie et celui du Mont-Liban. Il y a cent ans un prêtre maronite a attribué la déclaration suivante à Enver Pacha : « L'empire doit être nettoyé des Arméniens et des Libanais. Nous avons détruit les premiers par le glaive, nous détruirons les seconds par la faim. »* Ces propos sont apocryphes mais la propagande alliée a pu s'en servir dans sa guerre à outrance contre l'ennemi turc. On est dans le même schéma aujourd'hui car certains novices en la matière se sont allègrement mis à dénaturer les faits et leur qualification. Des historiens de fortune, profitant de la commémoration du centenaire, affirment que génocide il y eut au Mont-Liban ! Sur quelle base, voulez-vous nous dire, et sur quels documents vous basez-vous pour retirer aux Arméniens et aux syriaques l'exclusivité de l'anéantissement programmé ?
Si l'on doit regretter amèrement une amnésie de cent ans, amnésie qui a occulté le souvenir des martyrs de la faim (et dont sont responsables les Libanais eux-mêmes), il ne faut pas, pour se racheter, se laisser aller à la surenchère et tomber dans l'excès inverse.
Libanais, vous avez gommé la famine dévastatrice de votre mémoire ; vous n'avez pas élevé une stèle pour commémorer la souffrance de cent ou deux cent mille damnés. Vous ne leur avez pas consacré une journée nationale. Pourtant, c'était les vôtres ! Sécurité et prospérité sous le mandat français ont fait que vous avez fermé les yeux sur cette calamité, la plus grande de votre histoire. Or n'est-ce pas là un crime, un crime qui ne peut être prescrit ?
Alors comment rationaliser un état mental quand on est assailli de ressentiment et de remords, de haine de soi et de compassion ? Comment s'y prendre quand tant de choses remontent à la surface et comment se réconcilier avec soi-même ? Que faire de notre « mémoire empêchée », comme dit Paul Ricœur qui ajoute : « Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire – et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. »**

Youssef MOUAWAD

*Cf. « Les grandes puissances, l'Empire ottoman et les Arméniens d'après les archives françaises », Paris, 1983.
**« La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli », Paris, 2000.

D'où vient qu'on parle de génocide à l'endroit de la famine dévastatrice qui a fait entre cent et deux cent mille morts dans le Mont-Liban de la moutassarrifiya ? Ce n'est pas parce que le peuple arménien a vécu une Shoah à la même époque qu'on peut aisément extrapoler et prétendre que les autorités ottomanes ont planifié la liquidation des Libanais, sous prétexte qu'ils étaient majoritairement chrétiens et francophiles. De telles assertions ne sont pas sérieuses et relèvent des propos qui alimentent les conversations de cafés du Commerce.Faut-il à ce stade rappeler que le terme génocide a été créé par Raphael Lemkin, en 1943, à partir de sa réflexion sur le martyre des Arméniens ?Ce terme est utilisé officiellement pour la première fois au procès de Nuremberg, et se voit définitivement adopter à l'Onu...
commentaires (3)

"Djamal Pacha avait pris la décision criminelle d'imposer un blocus alimentaire à une population dont il avait la responsabilité". Et plus loin : ...."ces martyrs de la faim (dont sont responsables les Libanais eux-mêmes)". Comment peuvent-ils être responsables de cette faim si c'est le gouverneur tyran qui a imposé un blocus alimentaire à la population ?

Halim Abou Chacra

12 h 00, le 29 avril 2015

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Commentaires (3)

  • "Djamal Pacha avait pris la décision criminelle d'imposer un blocus alimentaire à une population dont il avait la responsabilité". Et plus loin : ...."ces martyrs de la faim (dont sont responsables les Libanais eux-mêmes)". Comment peuvent-ils être responsables de cette faim si c'est le gouverneur tyran qui a imposé un blocus alimentaire à la population ?

    Halim Abou Chacra

    12 h 00, le 29 avril 2015

  • CONFISQUER LES MAIGRES PROVISIONS DES AUTRES ET LES LAISSER MOURIR DE FAIM... SI CE N'EST PAS DU GÉNOCIDE... C'EST DE LA LIQUIDATION MASSIVE... SOEUR JUMELLE DU GÉNOCIDE !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    10 h 53, le 29 avril 2015

  • La question est de savor s'il y a eu une volonte d'eliminer une partie de la population. Vous en donnez la reponse en parlant de blocus alimentaire. Si le mot genocide ne s'applique pas, celui de crime s'applique parfaitement. Les biographies du Pere Jacques Haddad pourraient apporter des elements de reponse.

    Carine Husni

    10 h 28, le 29 avril 2015

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