Photos Victoria and Albert Museum, London
Initiée par le Costume Institute du Metropolitan Museum of Art de New York, l'exposition Savage Beauty, proposée au V&A jusqu'au 2 août 2015 et commissionnée par Claire Wilcox, s'enrichit à Londres de 66 pièces et accessoires supplémentaires pour un total de plus de 240 créations. Ces ajouts inestimables sont prêtés par des collectionneuses privées, telle la styliste Katy England ou Annabelle Neilson, ou encore la journaliste Isabella Blow et la maison Givenchy dont McQueen a été le directeur artistique à la suite de John Galliano. Y figurent notamment des éléments des premières collections londoniennes du créateur ainsi qu'une robe rouge de ballet de l'automne-hiver 2008 (The Gril Who Lived in the Tree) et une autre en plumes blanches du défilé intitulé La Corne d'Abondance (The Horn of Plenty).
De plus, le V&A bénéficie de la précieuse collaboration de Gainsbury and Whiting, la compagnie de production qui a collaboré à toutes les mises en scène des défilés de McQuenn. À l'exposition initiale de New York s'est également ajoutée une section fascinante : le Cabinet de Curiosités, présentée dans une galerie à part, à double niveau, où sont aussi projetés les films de tous les défilés du créateur ainsi que ses collaborations avec le chapelier Philip Treacy et l'orfèvre Shaun Leane. Le choix d'une scénographie thématique met en avant la sensibilité romantique de McQueen et interroge les idées et concepts qui sous-tendent son œuvre, y compris sa fascination pour le Londres gothique, son intérêt pour le primitivisme et le monde animal, l'héritage et l'histoire, la nature, le monde naturel et les rapports de force entre vivants, enfin les nouvelles technologies et le savoir-faire manuel. Le tout servi par une maîtrise hallucinante des coupes, qui tient de la prestidigitation.
Un parcours
Né en 1969 dans un borrow de Londres, d'un père chauffeur de taxi originaire d'Écosse et d'une mère enseignante, Lee Alexander McQueen entre comme apprenti à Savile Row chez le tailleur du prince Charles. C'est dans ce haut lieu de la coupe qu'il apprend le métier et fait ses armes, travaillant plus tard, dans la même rue où se concentrent les meilleurs couturiers britanniques, chez un fournisseur de costumes de théâtre et un tailleur d'uniformes militaires. Entré directement en maîtrise à Central Saint Martins, c'est Isabella Blow qui le prend sous son aile dès sa première collection qu'elle reproduit dans le Vogue anglais. C'est elle, aussi, qui le convainc de changer son prénom, préférant Alexander à Lee et l'aidant ainsi à séparer sa carrière de sa vie privée. Alexander McQueen est né. Il a une infinité de messages à transmettre et de rébellions à exprimer. Son langage, c'est la couture. Il s'en servira pour exprimer tant ses idées philosophiques que sociales et politiques. Ce n'est pas un hasard si son art se développe en même temps que se crée la génération des YBA qui font feu de tout art pour véhiculer leurs concepts. Alexander McQueen est un artiste déguisé en couturier.
Des créations prémonitoires
La première salle de l'exposition est dédiée à Londres. Cette ville est pour McQueen matricielle. Elle est indispensable à son inspiration. C'est dans les rues de Londres qu'il vibre, observe, absorbe et restitue. L'ombre de Jack l'Éventreur se glisse dans des toiles qui semblent tachées de sang, mangées de fil barbelé. Dans la collection dédiée aux Veuves de Culloden, il exprime l'impossible indépendance de l'Écosse depuis la défaite de la rébellion jacobite au XVIIe siècle. Ces robes où la dentelle dévore le tartan sont de véritables champs de bataille où une culture envahit l'autre, irrémédiablement. Ailleurs, on trouvera les premiers modèles de ce Cabinet de curiosités imaginé comme le laboratoire d'un savant fou qui aurait tenté de greffer sur une femme les parties les plus fascinantes des animaux, cornes de gazelles, crêtes, ailes, griffes, plumes mordorées. Les mannequins portent la plupart du temps des masques SM soulignant l'ambiguïté des rapports de soumission et de domination entre les êtres vivants. La fascination du créateur pour un christianisme ancré dans le XXVe siècle se manifeste plus loin dans des robes imprimées de détails de retables ou d'orgies puisées dans l'œuvre de Jérôme Bosch.
Ailleurs, dans une collection inspirée des vêtements traditionnels de cultures différentes, notamment le Japon, McQueen souligne que la mode est souvent raciste qui qualifie le vêtement d'une autre civilisation de « costume » et admet le sien comme naturel. Gothique, romantique à sa manière, fétichiste à l'extrême, Alexander McQueen glisse des cheveux dans la plupart de ses créations, parfois les siens, ex-voto aussi émouvants que perturbants. Le créateur interroge aussi la folie dans une série où les robes déploient telles des ailes de papillons désorientés de magnifiques tests de Rorschach. Présente partout, l'idée de la mort, inquiétante au début du parcours semble par la suite intégrée, apaisée.
Le troublant hologramme de Kate Moss dans une robe en organza blanc, dansant jusqu'à l'envol, se réduisant dans l'espace jusqu'à devenir un minuscule point lumineux, une étoile, vous prend à la gorge à la fin du parcours. Des gens pleurent, d'autres applaudissent. Il n'y a personne pour les voir ou les entendre, ni le modèle ni le couturier. Il clôturait son dernier défilé, comme une annonce ou une prémonition. On ne portera plus jamais le même regard sur la mode.
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