Dans son ouvrage primordial Histoire de la découverte de l'inconscient (Paris, Fayard, 1994), Henri Ellenberger insiste beaucoup sur l'importance que les psychothérapies primitives ont accordé au rêve.
Dans la Grèce Antique, du Ve avant J-C, le siècle de la tragédie au IVe siècle, celui de Platon et d'Aristote, fondateurs de la philosophie, de la logique et précurseurs de l'investigation scientifique, la « guérison se faisait par incubation ». L'incubation était la nuit passée par le malade dans un sanctuaire, il y disposait d'un lit appelé Kliné. Ellenberger n'hésite pas à comparer la Kliné au divan psychanalytique. La Kliné était faite pour dormir et y faire des songes, soulignait Ellenberger, ce qui la distinguait à ses yeux du divan. En fait, le divan est aussi un lieu où on rêve, mais sans dormir. Au point où on a pu appeler la séance analytique « état de séance » par comparaison à « l'état de rêve ». Dans les deux états, par opposition aux processus secondaires qui régissent la pensée consciente et le raisonnement, ce sont les processus primaires qui sont à l'œuvre, soit l'écoulement libre de l'énergie psychique d'une représentation à une autre. D'où la règle fondamentale de la psychanalyse, « l'association libre » des idées qui aide le patient à retrouver ses expériences passées. Comme dans le rêve.
Dans cette guérison par incubation, le fait de rêver était considéré en lui-même comme le facteur de la guérison : « Le songe proprement dit était un rêve particulier qui entraînait par lui-même la guérison. Ce songe n'avait pas besoin d'être interprété : le malade se contentait de rêver et du fait même la maladie disparaissait ».
Au XVIIe siècle, en Amérique du Nord, dans les villages des Hurons et des Iroquois, des chercheurs jésuites découvrent que « l'assouvissement des frustrations » était considéré comme une méthode thérapeutique lorsque des désirs insatisfaits étaient à l'origine du mal. Par contre, si la maladie était grave biologiquement ou fatale, l'objet du désir du malade était impossible à atteindre.
Dans le premier cas, les Indiens du village considéraient que le refus de donner à un homme ce à quoi il avait rêvé était « une cruauté, une espèce de meurtre ». Ils organisaient régulièrement ce qu'ils appelaient un « Festival des rêves ». On faisait une collecte dans le groupe et on offrait comme cadeaux les objets au malade qui en avait rêvé. Cela se passait dans une cérémonie avec mises en scène, danses collectives et banquets. Par exemple un malade qui avait rêvé qu'il était le roi était installé sur un trône avec une couronne sur la tête, les villageois passaient devant lui en se prosternant et en lui offrant des cadeaux. Le malade guérissait par la satisfaction de ses désirs frustrés et se retrouvait parfois matériellement enrichi.
Lorsqu'un cas exceptionnel se présenta aux villageois, ils firent montre d'ingéniosité qui aurait fait pâlir Freud d'envie.
Lors d'un Festival des rêves chez les Iroquois, l'un des membres malades de la tribu avait rêvé qu'il tuait l'un des deux pères jésuites. Comment faire ?
« On donna au malade la veste du père jésuite en question et il se contenta de déchirer ce substitut avec une lame ».
Cette « réalisation symbolique » du désir insatisfait sera la définition que donnera Freud au rêve, la substitution du symbole à l'objet réel permettant au rêveur de réaliser ses désirs les plus fous sans toucher réellement aux autres humains. Le rêve est ainsi le gardien de l'humanité : il préserve l'humain de la violation réelle des tabous fondamentaux, parricide, inceste et non enterrement des morts.
Ainsi, le rêve en lui-même est déjà une interprétation du désir et nous comprenons par là pourquoi le rêve est la première solution que l'homme a trouvé pour guérir tout seul des frustrations et privations subies dans la réalité quotidienne, et ce depuis l'aube de l'humanité. Voilà pourquoi on dort le tiers de notre temps, et voilà pourquoi on rêve quelques quatre à cinq heures par jour.
Ellenberger décrit une autre cérémonie, le Zar égyptien, une possession qui aboutit à une transe et opère une « guérison cérémonielle ». Il est destiné aux femmes malades, frigides ou à celles qui n'arrivent pas à s'intégrer à la société en ne réussissant pas à se marier par exemple. « Le Zar leur assure la seule satisfaction sexuelle qui leur soit accessible ». En effet, la cérémonie consiste en une danse frénétique effectuée par une prêtresse qui appelle un esprit, le djinn, pour être son amant. Elle accomplit les gestes de l'amour le plus orgiaque et invite d'autres démons, la femme malade et d'autres femmes à se joindre à elle. Habillée en robe de mariée, la femme malade ainsi que les autres finissent par arracher leurs vêtements pour se laisser posséder par les djinns. Parfois, « cette cérémonie est une sorte de réactualisation du traumatisme pathogène initial » nous dit Ellenberger. Freud et Breuer appelleront cette méthode la guérison par « l'abréaction » ou « méthode cathartique ».
La semaine prochaine, nous verrons les dernières des théories préhistoriques de la maladie, « La violation d'un tabou » et le « secret pathogène » ainsi que leur guérison par « la confession ».
Voir les précédents textes de cette série ici, ici et ici.

