Branle-bas de combat, hier matin, dans les milieux intellectuels de Beyrouth. Les responsables de la radio et de la télévision, levés de bonne heure, s'apprêtaient à faire mouvoir appareils et techniciens. Dans les bureaux de « L'Orient », à partir de huit heures, les coups de téléphone résonnaient de toutes parts. Ceux des rédacteurs qui n'étaient pas encore arrivés furent appelés à leur domicile. Des représentantes d'un mouvement féministe libanais réclamèrent une date précise afin que Simone de Beauvoir puisse leur donner une conférence.
D'autres ont réservé des places à l'avance pour la conférence sur « La liberté du couple » que devait donner Sartre (comme nous l'annoncions hier) dans les salles de « L'Orient ». Porteurs de manuscrits, deux jeunes intellectuels ont fixé auprès du secrétariat un rendez-vous avec le pape de l'existentialisme, pour lui soumettre leurs écrits : « L'existentialisme n'est pas un humanisme », sujet de leurs thèses. Une admiratrice de Sartre s'est déplacée en montagne jusque sa maison estivale, pour y chercher des éditions de luxe des ouvrages du grand écrivain, dans l'intention de les lui faire signer. Un admirateur, non moins convaincu, affirma au téléphone l'intention de Sartre de rentrer dans l'ordre des moines baladites. Débarquant à « L'Orient », le peintre Élie Kanaan examinait avec inquiétude les nombreuses toiles et « sculptures » reçues pour le concours : « Quel problème ! Qu'allez-vous faire pour loger tant de monde dans une salle déjà si encombrée ! » M. Naufal (Librairie Antoine) n'a pas arrêté toute la matinée de répondre aux coups de téléphone.
Bref, le plus excitant des canulars de l'année, le « Poisson d'avril » de « L'Orient », était littéraire... et réussi.


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