Moyen Orient et Monde

Un autre islam

OLJ
17/03/2015

« La religion alaouite est une religion initiatique, transmise secrètement de maître à disciple. Les jeunes hommes sont initiés vers l'âge de dix-huit ans, pour peu qu'ils en soient jugés aptes et en aient manifesté le désir. Conformément au principe de taqiyya ("dissimulation, principe de l'arcane"), ils s'engagent à ne rien révéler, ni des secrets qui leur ont été transmis ni de leur appartenance au cercle, probablement de plus en plus restreint des initiés. Quoi qu'il en soit, la religion reste circonscrite à la sphère privée et la société alaouite est profondément laïque. Par ailleurs, seule une petite minorité des membres de la communauté étant initiée, l'identité alaouite ne se fonde pas tant, de nos jours, sur des facteurs religieux que sur des facteurs socioculturels, sur une histoire et des coutumes partagées », explique Bruno Paoli.
Selon lui, la communauté alaouite trouve son origine dans une gnose coranique élaborée en Irak entre le VIIIe et le Xe siècle de l'ère chrétienne, dans l'entourage des imams chiites dont elle est jusqu'à nos jours la dépositaire, et qui est connue dans les sources musulmanes sous le nom de nuṣayriyya, du nom d'Abū Šuayb Muḥammad ben Nusạyr al-Numayrī (m. vers 864), qui fut le disciple des 10e et 11e imams (Alī al-Hādī, m. 868, et al-Ḥasan al-Askarī, m. 874). Si la religion alaouite a certainement subi des influences diverses, elle n'en demeure pas moins fondamentalement musulmane et, plus précisément, chiite. Les alaouites font même, à leur manière, partie du courant majoritaire du chiisme par leur reconnaissance des douze imams.
Dieu est considéré comme une entité abstraite, impossible à décrire, sinon négativement (il n'a ni forme ni limites, n'a été ni créé ni incarné), et dont émane l'ensemble des êtres, comme la lumière du soleil. Le monde est un cosmos hiérarchisé dont les niveaux sont habités par un ensemble d'émanations divines. Dans ce cadre, Alī ben Abī Ṭālib n'est pas Dieu, comme on entend souvent dire à tort, mais seulement, dans le septième et dernier cycle de prophétie, la première des émanations divines.
Cette cosmogonie repose sur la corrélation de deux principes : la cyclicité du temps et la transmigration des âmes, dans une conception très proche de celle des philosophes néoplatoniciens, mais interprétée dans un cadre islamique. Ainsi, le cycle des transmigrations n'est pas infini, mais limité par le jour du Jugement, appelé jour de la révélation et du dévoilement (yawm al-kašf wa-l-ẓuhūr). Il n'y a donc pas contradiction avec le concept apocalyptique musulman d'un salut messianique.
La voie du salut passe par la connaissance (maarifa) : l'initiation progressive au mystère de l'unicité divine est censée permettre à l'âme de gravir, cycle après cycle, de réincarnation en réincarnation, les degrés de ce monde hiérarchisé et de se rapprocher de la source (la lumière divine) tout en se débarrassant progressivement de son enveloppe matérielle (le corps).
Le cas des mourchidiyyé est intéressant, précise M. Paoli : ils sont issus de la communauté alaouite mais s'en sont progressivement autonomisés. Leur fondateur, Salman al-Mourchid (1907-1946), était un modeste berger de la tribu alaouite des Amâmira, qui, à l'âge de seize ans, le 12 juillet 1923, affirma avoir eu une révélation et annonça l'imminence du retour de l'imam caché (al-mahdi) et du jour du Jugement, exhortant les alaouites à se repentir. Sa prédication fédéra un certain nombre de cheikhs et de populations des environs, parmi les Amâmira, bien sûr, mais aussi dans les tribus voisines des Mahâliba et des Darâwisa. Le groupe ainsi constitué prit le nom de Ghassâssina (Ghassanides), ce qui n'est pas anodin : en effet, la généalogie (réelle ou mythique) des quatre confédérations tribales traditionnelles remonte aux Ghassanides, puissante tribu arabe chrétienne préislamique du Proche-Orient. Le mouvement prit aussi très vite une dimension sociale et politique, en développant une propagande hostile aux grands propriétaires fonciers (sunnites, chrétiens, mais aussi parfois alaouites) et à la présence française (Salman al-Mourchid fut un temps emprisonné par les autorités mandataires, ce qui ne fit qu'accroître son influence, laquelle s'étendit jusque dans le Ghāb, région de Homs et de Hama ; il siégea ensuite au Parlement syrien, avant d'être jugé et exécuté après l'indépendance). Sa remise en cause de la tradition, tant religieuse que sociale, fut loin de faire l'unanimité. Longtemps ostracisés par les uns et persécutés par les autres, les mourchidiyyé, qui seraient aujourd'hui plus de 200 000, sont maintenant mieux intégrés, sans toutefois être reconnus par les alaouites comme étant vraiment des leurs.

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