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Liban

Salah Honein : « Je suis resté à la place des Martyrs... »

Que sont-ils devenus... dix ans après le 14 mars 2005

L'intifada de l'indépendance, dont le Liban célèbre cette année le dixième anniversaire, ne s'est pas faite le 14 mars 2005. Nombre de personnalités politiques ont contribué à l'établissement d'une dynamique de plus d'une dizaine d'années qui a débouché sur le printemps de Beyrouth. L'objectif de cette rubrique est de donner la parole à celles parmi ces personnalités, qui, depuis 2005, ont pris leurs distances du 14 Mars, afin de procéder, dix ans plus tard, à une autocritique.

13/03/2015

Salah Honein a été, durant les années charnières 2000-2005, l'une des figures de proue politiques et parlementaires de la marche pour la deuxième indépendance, aussi bien au sein du Rassemblement démocratique, le bloc de Walid Joumblatt, que du Rassemblement de Kornet Chehwane.

 

Apprentissages
Salah Honein est, fait rare, un politique autodidacte. Mais les fées ont été particulièrement gentilles avec lui. Tout le monde n'a pas eu la chance qu'un Édouard Honein, un véritable humaniste, une personnalité qui vole très haut, comme les aigles, au-dessus de la politique traditionnelle, puisse se pencher sur son berceau.
De son père, le jeune homme hérite du même souci des valeurs humaines, de la même vision noble de la chose publique, ainsi que du même rêve : « Rendre le Liban toujours un peu plus meilleur », au quotidien. Après une maîtrise en droit à l'USJ, il passe la décennie 80 entre Beyrouth et les spécialisations en droit international de la mer à Cardiff, puis à Southampton. Mais, en 1992, trois mois avant les élections législatives manipulées par Damas et contestées et boycottées par ceux qui, au sein de la classe politique, échappent encore à la mainmise syrienne sur le pays, Édouard Honein meurt. « Pour moi, les élections sont avant tout une consultation populaire. Celles de 1992 étaient en contradiction flagrante avec ce principe. Il était donc hors de question pour moi de me porter candidat », affirme Salah Honein.
Pas question cependant de rester oisif. Loin de là. De 1992 à 1996, il s'impose ainsi une discipline très rude : effectuer en moyenne dix visites par jour pour aller au contact des habitants de sa circonscription de Baabda. C'est ce qu'il appelle sa période d'apprentissage, sa véritable « formation », car c'est ce rituel, souligne-t-il, qui « a façonné ma personnalité politique ». Sollicité, en raison de ce capital confiance accumulé, à conclure, lors des législatives de 1996, une alliance électorale qui ne cadre pas avec ses convictions, l'avocat préfère faire l'impasse. Mais cela ne le décourage pas pour autant. Aussi, durant les quatre années suivantes, continue-t-il à multiplier ses visites, élargissant progressivement le cadre géographique de ses rencontres.

 

(Dans la même rubrique : Samir Abdel Malak : L’obligation de résultats)

 

Senteurs de printemps
Mais, en 2000, une légère brise de printemps, rendue possible après le décès du président syrien Hafez el-Assad et le retrait israélien du Liban-Sud, commence à souffler sur le pays. Cette nouvelle conjoncture sourit à Salah Honein. Cet infatigable bosseur se voit enfin proposer une possibilité d'être sur une liste qui lui permettrait enfin de mettre en pratique ses options et ses objectifs politiques. Six mois avant les élections, il subodore, dans un discours de Walid Joumblatt, le changement de climat qui s'annonce et qui répond enfin à ses espérances. Il décide de foncer et est aussitôt élu sur la liste Joumblatt, parrainée par Rafic Hariri, avec 48 088 voix, en tête des candidats maronites de la circonscription – « une chance énorme, à la fois une grâce et une très grande responsabilité », confie-t-il.

 

Entre Joumblatt et Kornet Chehwane
Durant les cinq années qui suivent, Salah Honein va être de toutes les batailles, aussi bien pour la liberté et la souveraineté du Liban que pour l'édification d'un État de droit, le développement de la société ou les droits de l'individu (la bataille pour les libertés après les rafles du 7 août 2001 ou la fermeture de la MTV, la campagne pour l'abolition du service au drapeau, etc.). Approché par le groupe qui mijote le Rassemblement de Kornet Chehwane, le député-élu accepte d'en signer le document fondateur. Il va désormais s'appuyer sur le Rassemblement démocratique et sur Kornet Chehwane pour véhiculer ses idées et ses options. « Pour moi, ces deux cadres ont été des instruments de travail. Mes objectifs étaient clairs, nets, précis, déclarés », dit-il. Au départ, l'harmonie entre Walid Joumblatt et Kornet Chehwane, noyau de l'opposition nationale en formation, est parfaite, comme l'atteste d'ailleurs la réconciliation historique de la Montagne entre le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, et le chef du Parti socialiste progressiste à Moukhtara. Mais, après l'invasion de l'Irak en 2003, les relations se compliquent. Cela n'affecte pas pour autant Salah Honein, qui endosse le rôle de courroie de transmission, de médiateur, sans jamais se départir de sa liberté et de sa spécificité. « Je voulais avant tout me battre pour mes propres idées, partout où je le pouvais. Je suis d'ailleurs le seul du bloc à avoir voté quatre fois dans un sens différent du Rassemblement démocratique, entre 2000 et 2005 », rappelle-t-il, fièrement.

 

Carpe diem
Et puis Rafic Hariri est assassiné, le 14 février 2005. « J'ai senti que le moment était venu. Que l'histoire pouvait basculer. Il fallait rester debout. Nous étions arrivés à l'instant crucial. Il fallait soit tenir et résister à l'oppression, soit être écrasés », dit-il. Il est cependant à mille lieues d'imaginer le raz-de-marée citoyen du 14 mars 2005. Le 16 février, il participe à la réunion qui débouche sur l'annonce, du domicile de M. Joumblatt à Clemenceau, du début de l'intifada de l'indépendance. Avec d'autres personnalités, comme Nora Joumblatt, à laquelle il rend un hommage appuyé, il se place ensuite en état de mobilisation permanente pour essayer de préserver la dynamique de rue vivante à la place des Martyrs, à travers nombre d'initiatives : tantôt un drapeau libanais humain, tantôt une veillée aux cierges, tantôt une chaîne humaine... « Il fallait saisir le moment et le maintenir vivant. Jusqu'au 14 mars 2005, qui a été un moment exceptionnel », dit-il.

 

Lendemains qui déchantent...
Mais Salah Honein établit immédiatement la distinction entre le 14 mars des personnalités politiques, présentes à la tribune, et le 14 mars citoyen qui se déroule sur la place et dans les rues adjacentes. « Les deux phénomènes étaient totalement indépendants », souligne-t-il. « Certaines de ces personnalités parlaient encore avec Damas en montant à la tribune ! » s'indigne-t-il. Selon lui, cette dichotomie entre le rêve de l'opinion publique, d'une part, et les enjeux de pouvoir des politiques, de l'autre, s'est immédiatement traduite sur le terrain. « Les gens voulaient un changement au niveau de l'esprit. Ils voulaient rompre avec les pratiques de l'ère syrienne. Ils ne voulaient pas remplacer une emprise par une autre. Plutôt que d'initier un véritable changement interne, qui aurait dû se traduire au moment des législatives, les protagonistes du » 14 mars de la tribune « ont privilégié leurs intérêts », dit-il. Au moment où les esprits et les cœurs étaient encore à la place des Martyrs, les politiques étaient déjà ailleurs. Or, pour Salah Honein, les élections auraient dû s'effectuer sur « des bases politiques », c'est-à-dire dans le respect de la dialectique existant sur le terrain entre deux options divergentes. « Une vaste majorité de Libanais avait exprimé une volonté claire de construire l'avenir sur des bases saines et des options nettes. Cela aurait dû se traduire au niveau des alliances. Les élections ont été dans un sens opposé. Le camp auquel j'appartenais aurait dû rester uni, comme il l'était dans l'espace de la Cité, sur la place », affirme-t-il.

 

Faux et usage de faux
Inutile de dire que l'alliance quadripartite qui se met en place entre la plupart des partis du 14 Mars et ceux du 8 Mars, Salah Honein va la rejeter intégralement : « Je ne suis pas, sur le principe, contre l'idée de rapprochement. Mais ce dernier doit se faire sur des bases et des principes politiques clairs et bien établis. Le dialogue est avant tout une négociation. Sinon, cela ne débouche sur rien. C'est du gaspillage, des occasions manquées. L'alliance de 2005 avec le projet antithétique à celui du 14 mars 2005 a été une falsification du mandat qui avait été octroyé par les citoyens aux représentants de l'opposition, place des Martyrs. Personne n'a été fidèle à la révolution : ni ceux qui ont fait l'alliance quadripartite ni ceux qui ont été récupérer les orphelins de Damas. Il y a eu une inadéquation totale entre les élections et les aspirations populaires. »
Celui qui, moins de cinq ans, s'est imposé comme l'un des porte-étendards principaux de l'intifada de l'indépendance paie aussitôt le prix de ses positions souverainistes en faveur du monopole de la violence légitime et de son rejet de l'alliance quadripartite. Il est écarté de la formation des listes du 14 Mars, sans pour autant disparaître de la scène politique, puisqu'il s'allie en 2009 au 14 Mars aux élections de Baabda, et reste continuellement sollicité aujourd'hui pour ses opinions de principe juridiques, constitutionnelles et politiques. Il reste un défenseur acharné, dans ce cadre, d'une politique plus humaine, rimant avec éthique, cohérente et respectueuse de la Constitution et des résolutions internationales. « Je suis resté sur la place, avec les gens. Là où tout le monde a laissé son cœur. Avec mes rêves et mes déceptions. D'ailleurs, au lendemain du 14 mars 2005, il n'y avait déjà plus de 14 Mars. C'est le vide sidéral qui a pris la place. Mais l'esprit du 14 mars 2005, lui, est toujours vivant, en chacun de nous ».

 


Pour mémoire
La feuille de route Hariri pour le 14 Mars

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Le Faucon Pèlerin

Des patriotes du genre Raymond Eddé, Edouard Honein, Nouhad Bouez... il n'y en plus beaucoup. Mille fois hélas !

NAUFAL SORAYA

C'est très vrai, malheureusement... De l'euphorie du peuple le 14 mars 2005, il ne reste rien que des déceptions...
D'ailleurs, je me souviens que lors d'une interview à la télévision, Walid Joumblat avait déclaré quelque chose comme (si ce n'est pas exactement ca) "Nous resterons unis jusqu'au départ des Syriens", ce qui laissait présager du pire, une fois cette page tournée...
Partout dans le monde, les politiciens décoivent les peuples... c'est terrible...

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