La ministre suédoise des Affaires étrangères, Margot Wallström. Anders Wiklund/AFP
À la surprise générale, le Premier ministre suédois Stefan Löfven a annoncé hier soir avoir rompu l'accord de coopération militaire signé avec l'Arabie saoudite en 2005. L'accord faisait du royaume wahhabite le troisième acheteur mondial d'armements suédois en dehors des pays occidentaux. En 2014, Riyad avait ainsi acheté pour 338 millions de couronnes (37 millions d'euros) d'armes.
Cette annonce a été faite au lendemain d'un incident diplomatique survenu lundi, au Caire. Invitée d'honneur de la Ligue arabe, la ministre suédoise des Affaires étrangères, Margot Wallström, devait, dans le cadre du conseil de la Ligue, évoquer la question des droits de l'homme et parler de la reconnaissance de la Palestine en tant qu'État. Non seulement la Suède a été le premier État européen à avoir reconnu la Palestine en octobre 2014, mais elle a été également pionnière en ouvrant la première ambassade palestinienne, le 12 février dernier, à Stockholm.
Mais dimanche soir, Mme Wallström a été avertie qu'elle ne pourrait pas prononcer son discours, initialement prévu pour le lendemain, lors de la 143e session des ministres arabes des Affaires étrangères, selon une source diplomatique suédoise interrogée par L'Orient-Le Jour.
« La ministre était porteuse d'un message d'espoir pour la jeunesse au Proche-Orient », explique cette source. Selon elle, le texte n'avait pas été lu avant d'être rejeté. La réaction de la ministre fut sans appel : « L'explication que nous avons eue est que la Suède a relevé la situation de la démocratie et des droits de l'homme, et que c'est pour cette raison qu'ils ne veulent pas que je puisse m'exprimer. Je le déplore », avait-elle déclaré à la presse.
Pourtant, « les réunions avec la Ligue arabe se sont poursuivies sans encombre, et la ministre suédoise a été assurée du plein soutien de la Ligue quant à la bonne marche des relations entre la Suède et les pays arabes », explique la source diplomatique suédoise.
Alors pourquoi Mme Wallström a-t-elle été sommée de jeter son discours aux oubliettes ? Pour la source diplomatique suédoise, les événements récents, relatifs au dossier des droits de l'homme en Arabie saoudite, en est une raison essentielle. « La ministre des Affaires étrangères avait dénoncé la punition jugée » moyenâgeuse « infligée au blogueur saoudien Raef Badaoui, condamné à 1 000 coups de fouet et dix années d'emprisonnement pour avoir critiqué l'islam ». Quelques semaines auparavant, « le Premier ministre suédois ainsi que Mme Wallström avaient qualifié l'Arabie saoudite de dictature », selon cette source.
Dans son discours, qui a aussitôt été mis en ligne par le gouvernement suédois, la ministre des Affaires étrangères ne mentionne pas l'Arabie saoudite, elle n'y fait nullement état de la condition de la femme dans ce pays. Certains médias avaient évoqué un « discours féministe » auquel Riyad se serait opposé.
Suite à la demande formulée à la ministre de ne pas lire son discours, Adam Coogle, chercheur au sein de l'ONG Human Rights Watch, basé à Amman, avait tweeté que l'Arabie saoudite n'était pas à son premier coup d'essai : « Les diplomates saoudiens ont (souvent) essayé d'interrompre ou de censurer des critiques lors d'une réunion des Nations unies sur les droits de l'homme. »
Cette controverse est intervenue alors que la Suède s'apprêtait à renouveler l'accord de cinq ans de coopération militaire avec l'Arabie saoudite, qui arrive à échéance en mai. Malgré sa neutralité, la Suède est le 12e exportateur d'armes dans le monde.
Vendredi dernier, plus de 30 hommes d'affaires avaient signé une lettre ouverte en faveur du maintien de cet accord. Le contraire, selon eux, « serait préjudiciable à la réputation de la Suède en tant que partenaire commercial ». Mais ce camouflet diplomatique subi par Stockholm semble avoir largement contribué à faire capoter le renouvellement de l'accord.
Interpellée par L'Orient-Le Jour sur le sujet, une source diplomatique suédoise a toutefois confirmé la rupture de l'accord, tout en précisant que cela n'avait « rien à voir avec l'événement survenu la veille au Caire, car cette décision avait été prise quelques jours auparavant ». Contactée une première fois auparavant dans la journée, la même source diplomatique avait pourtant assuré que « les enjeux étaient trop importants, que la Suède et l'Arabie saoudite sont liées par des échanges commerciaux depuis longtemps, que de grands groupes tels que HM, Ericsson ou Ikea sont présents en Arabie saoudite et que (cette source) ne pense vraiment pas que cet incident remette en question les échanges commerciaux bilatéraux, quelle que soit leur nature ».
D'autre part, les propos lénifiants tenus par les responsables de la Ligue à l'égard de la ministre suédoise après l'incident n'ont pas pu restaurer la confiance entre les deux parties, car une fois Mme Wallström a quitté Le Caire, les ministres arabes ont fustigé la déclaration de la ministre à la presse suédoise qui mettait en cause directement l'Arabie saoudite, en la jugeant « inacceptable et irresponsable ». Cependant, ce revers « n'est pas source de conflit avec la Ligue arabe », souligne la source diplomatique. De leur côté, de hauts dirigeants de la Ligue arabe ont refusé de répondre à nos questions.
Pendant ce temps, sur la Toile, des internautes suédois se sont rapidement insurgés, trouvant intolérable que leur ministre soit renvoyée manu militari sans avoir pu exposer ses idées. La question brûlante du jour était celle du dilemme dans lequel se trouvait la Suède, entre poursuivre ses échanges commerciaux avec l'Arabie saoudite ou tolérer le fait de s'être avoir fait rabattre le caquet.


PARSEQU'ILS NE PEUVENT PAS FABRIQUER DES CHAMEAUX AU LIEU DES VOITURES...
18 h 33, le 11 mars 2015