Le président américain Barack Obama. Photo AFP
Tandis que fait rage au Moyen-Orient le combat opposant l'État islamique aux forces occidentales, une lutte acharnée se dessine au sein même des États-Unis autour de la question de savoir qui est véritablement gagnant dans cette guerre. Ces derniers temps en Amérique, chaque question soulevée, quelle qu'elle soit et où qu'elle le soit ne tarde jamais bien longtemps à plonger dans les travers de la politique domestique polarisée du pays.
C'est ainsi que l'effort d'endiguement et de destruction de l'État islamique n'est devenu qu'un référendum de plus autour de l'efficacité avec laquelle le président Barack Obama gérerait la politique étrangère de l'Amérique. Est-il suffisamment « ferme »? Ou, comme certains de ses opposants se plaisent à présenter la question, aime-t-il véritablement son pays ?
Mais la puérilité du débat national ne doit pas éclipser la gravité de la crise. Pour l'heure, le principal objectif de l'État islamique consiste à consolider son prétendu califat, ainsi qu'à poursuivre l'effort sanglant et obsessionnel visant à contraindre tous ses sujets à vivre selon son règne. L'idéologie du groupe révèle toutefois un projet beaucoup plus ambitieux, débutant par une guerre contre des peuples chiites voisins qui, considérés comme apostats, méritent par conséquent la mort. Il n'est pas de demi-mesure dans la vision que se fait l'État islamique du monde ; son interprétation du Coran ne le lui permet pas.
L'État islamique n'acquerra sans doute jamais cette présence mondiale à laquelle ses chefs aspirent ; probablement parviendra-t-il en tout et pour tout à établir un contrôle sur quelques terres désertiques de Syrie et d'Irak. Son emprise sur le monde arabe n'en demeure pas moins profonde, notamment auprès d'une jeune génération ayant perdu tout respect et tout espoir dans les autorités séculières de la région. Beaucoup de jeunes musulmans, y compris en Occident, se révèlent extrêmement réceptifs à la propagande habile et efficace de l'État islamique.
L'analyse de cette propagande rappelle notamment l'œuvre Mein Kampf de Hitler dans les années 1920 : l'annonce d'un ensemble d'objectifs beaucoup plus ambitieux que ceux que le contexte entourant le groupe semblait alors justifier. Au-delà de la domination des sujets du califat, de l'extermination des chiites et d'une tutelle sur les villes saintes de l'islam en Arabie saoudite, l'État islamique poursuit à terme une vision apocalyptique, qu'il s'agira d'accomplir au moyen d'un totalitarisme sectaire incarnant la révélation divine, ne laissant par conséquent la place à aucun compromis ni à aucune concurrence.
Pendant ce temps, du côté de cette capitale enneigée qui gouverne la dernière superpuissance mondiale, la machine à diviser le politique est prête à fonctionner. Le projet d'autorisation du recours à la force militaire (AUMF) formulé par Obama, pour l'essentiel un rafraîchissement juridique de la dernière AUMF de 2002, a de nouveau été l'occasion de susciter la désunion face à la crise. Les opposants d'Obama se plaisent en effet à détricoter ce projet de résolution, dans un nouvel effort destiné à discréditer son administration.
L'analyse minutieuse des termes employés dans le cadre d'un projet de résolution constitue certes le travail pour lequel les parlementaires sont rémunérés. Pour autant, les agissements de certains membres du Congrès outrepassent sensiblement les simples démarches d'audit rigoureux. Il semble que certains se préoccupent bien davantage d'Obama que de l'État islamique.
Obama s'est efforcé, avec une certaine réussite, de former une coalition internationale de lutte contre l'État islamique ; plus important encore, il a su mobiliser la coopération de plusieurs États de la région qui, n'osant pas s'exprimer ni agir de façon claire, avaient espéré que la politique de l'autruche ferait tôt ou tard disparaître la menace. Afin de maintenir l'implication de ces États, Obama s'est donné beaucoup de mal pour démontrer combien l'extrémisme constituait une préoccupation universelle transcendant le monde musulman.
Les efforts d'Obama destinés à universaliser la problématique de l'extrémisme ont toutefois fait peser sur lui la critique d'une revitalisation de l'État islamique et, par conséquent, de l'ignorance de sa véritable nature, dans la mesure où le président américain fait valoir une équivalence morale entre ce groupe terroriste et l'extrémisme politique partout ailleurs dans le monde, y compris aux États-Unis. C'est précisément ce qui a conduit ses détracteurs à lui reprocher un manque de patriotisme, crime politique de lèse-majesté dans de nombreux pays, plus grave en Amérique que partout ailleurs.
Obama étant voué à quitter ses fonctions dans moins de deux ans, ce bourdonnement critique incessant se révèle excessif. Mais il est également dangereux. Aux yeux du monde entier, et de l'État islamique, il crée l'impression d'une Amérique faible, divisée et incapable de diriger. À cet égard, la responsabilité n'est pas celle du président, mais du système politique américain tout entier et de ses instruments médiatiques.
Pendant longtemps, le monde s'est contenté de remettre en question la pérennité de la puissance économique des États-Unis. Après tout, c'est bien l'Amérique qui est entrée la première en terra incognita à l'époque postindustrielle, qui a vu les biens manufacturés être produits de plus en plus ailleurs dans le monde, ainsi que l'emploi et la croissance se réorienter vers la finance et les autres services professionnels.
Mais voici aujourd'hui que le monde s'interroge, de manière considérablement justifiée, sur le système politique américain lui-même. L'atmosphère est devenue si divisée qu'il semble que le Congrès ne soit pas nécessairement en capacité de garantir le financement continu du département de la Sécurité intérieure, sans parler de l'approbation d'une AUMF.
L'Amérique a toujours fait valoir avec fierté sa diversité et la force qu'elle y puise. Voici pourtant aujourd'hui que cette diversité n'est plus synonyme d'unité, comme le veut cette devise e pluribus unum qui apparaît sur les pièces de monnaie et les billets de banque. Si cette tendance perdure, les États-Unis sont voués à manquer de la puissance nécessaire pour l'emporter sur des menaces aussi singulières que l'État islamique.
Traduit de l'anglais par Martin Morel.
© Project Syndicate, 2015.
Christopher R. Hill, ancien secrétaire d'État adjoint américain pour l'Asie orientale, est doyen de la Korbel School of International Studies de l'Université de Denver et auteur de l'ouvrage intitulé « Outpost ».

