Maronites, mes coreligionnaires, autant vous le dire tout de suite, notre saint éponyme n'a jamais institué une Église propre, autocéphale ou autonome, loin s'en faut. Il n'était pas de la race des conquérants ni des fondateurs comme un saint Patrick qui a évangélisé l'Irlande pour asseoir l'autorité spirituelle, encore moins comme Jacques Baradée (Ya'coub al-Baradi'i) qui, dans les persécutions, galvanisa les tenants du monophysisme et assura leur pérennité.
Saint Maron était un anachorète de la fin du IVe siècle qui s'était retiré du monde pour vivre en odeur de sainteté; il ne cherchait que le salut de l'âme. Écoutons ce que dit de lui un prélat : « Théodoret exalte sa piété ; les pères du Concile de Chalcédoine l'ont mentionné avec éloge et saint Jean Chrysostome, lumière de l'Église orientale, loue dans sa trente-sixième lettre ses vertus héroïques en se recommandant à ses prières. Saint Basile et saint Jérôme n'en ont pas parlé avec moins d'enthousiasme ; le Ménologe grec et le martyrologe romain le placent au nombre des saints ; et le père Rosveido, qui en a fait un élégant panégyrique, en raconte les miracles. » *
Alors, si ce n'est par lui, comment sommes-nous venus au monde ?
Voici une version légèrement à contre-courant : il s'est fait qu'une communauté monastique s'est constituée sur les bords de l'Oronte, au Ve siècle, sous le nom de notre vénéré saint. Ainsi les maronites doivent leur nom à Dayr Môroun. Et, de toute évidence, si le monastère en question avait été dédié à Mar Sarkis ou à Mar Ephrem, nous aurions été, nous maronites, des sarkissiens ou des ephrémiens ?
Il faut croire que c'est la vie en communauté qui nous caractérisa dès l'origine et qui créa une fraternité d'ordre et une solidarité consentie ; elle fut notre ciment en ces époques reculées. La qualité première de nos aïeux semble être plus le communautarisme que l'érémitisme, même si des êtres choisis ont, à titre individuel, choisi la voie de l'abnégation et de retrait du monde. Encore une fois, le monachisme n'est pas l'érémitisme même s'il constitue une voie ou un palier qui y conduit**.
Car un monastère implique une vie commune, une terre qu'on exploite, des richesses qu'on fait fructifier, des terrains que l'on élargit, une vie grouillante et un esprit d'entreprise ! Nos moines ne sont ni des chartreux ni des trappistes : ce sont les adeptes d'une politique volontariste, ils créent des écoles et domestiquent la terre qui est leur. Autour d'eux s'agrègent des communautés de fermiers. Rien à voir avec l'idéal de l'anachorète qui se retire du monde pour vivre dans le dénuement
Or, comme par hasard, les abbés de Dayr Môroun avaient des ambitions et s'étaient jetés dans la mêlée des querelles christologiques qui secouèrent la chrétienté de l'époque. Chalcédoniens inconditionnels, ils furent les ennemis jurés des monophysites. Ils acceptèrent un peu plus tard la formule du compromis monothélite, mais s'y accrochèrent mordicus quand les Melkites partisans de saint Maxime y renoncèrent. D'où leurs querelles avec les Roum. En somme, Bayt Môroun s'est constitué dans la lutte, non contre les musulmans, mais contre les autres chrétiens monophysites d'abord, melkites ensuite. Et comme les Omeyyades avaient chassé le Byzantin du bassin de l'Oronte et que le siège patriarcal d'Antioche était resté vacant, l'abbé du monastère de Saint-Maron fut proclamé patriarche. Ce fut notre mythique Mar Youhana Môroun***. Et de fait, si Constantinople n'avait pas abandonné la Syrie à la conquête arabe, les maronites auraient eu peu de chance d'exister aujourd'hui ; ils seraient soit mainstream melkites, soit syriaques jacobites.
Nous vénérons saint Maron l'anachorète mais notre identité communautaire s'est constituée autour d'un monastère à l'esprit militant. Et Mar Youhana Môroun, notre premier patriarche, le belliqueux, n'est pas le saint homme retiré du monde que nous célébrons le 9 février.
Cela dit, maronites, je vous dirai bonne fête le 2 mars, journée commémorant Mar Youhana Môroun, notre héros fondateur et notre archétype référentiel !
Youssef MOUAWAD
* Mgr Nicolas Mourad, Notice historique sur l'origine de la nation maronite, Paris, 1844, p.11.
**Il semble que ce soit l'influence latine qui amena la fin de cette ascèse.
*** Il fut taxé d'hérésie sinon d'hérésiarque ! Et n'est-ce point à son honneur d'assumer ses convictions et sa dissidence en cet Orient de soumission ?


En somme, ces Maronites ne sont nullement comme Saint Maron des anachorètes retirés pour vivre en odeur de sainteté, cherchant le salut de l'âme ; loin s'en faut ! Ils sont de la race conquérante qui évangélisait pour asseoir leur autorité... spirituelle, galvanisant pour assurer leur pérennité. Leur qualité 1ère semble être + le communautarisme, déjà, que l'érémitisme. Le monachisme n'est pas l'érémitisme. Car 1 monastère implique 1 exploitation…. terrienne, des richesses à fructifier, des terrains à élargir ! Ces moines ne sont que les adeptes d'1 politique qui domestique la terre qui est leur. Autour d'eux s'agrègent des communautés de fermiers-félléhînes. Rien à voir avec l'idéal de l'anachorète qui se retire pour vivre dans le dénuement. Or, n’est-ce pas, ces abbés de Dayr Môroun avaient des ambitions. Ce Bayt Môroun s'est donc constitué dans la lutte contre les autres chrétiens monophysites et/ou melkites ensuite. En fait, si Constantinople n'avait pas abandonné la Syrie, ces maronites auraient eu peu de chance d'exister ; ils seraient soit melkites, soit syriaques jacobites ! Ils vénèrent saint Maron l'anachorète, mais leur communautarisme s'est constitué autour d'1 militantisme et d’1 Mar Youhana Môroun leur 1er patriarche ; un strict belliqueux ; qui n'est point le saint homme retiré qu’ils célèbrent le 9 février. Cela dit, ces maronites devraient surtout fêter le 2 mars, journée commémorant ce Youhana Môroun, leur archétype référentiel ; yâ hassértéééh !
17 h 13, le 12 février 2015