Je ne connaissais ni Mélanie, ni Yves, ni Talal, ni Hadi... Je ne connais pas non plus leurs parents. Et pourtant, à chaque fois, le poignard qui leur fend le cœur, la lame invisible qui tranche le fil de leur vie me glace le sang et me fige sur place. Ce mot n'est pas pour les consoler. Je laisse cela à saint Augustin. Moi, je suis loin de la sainteté et la révolte pointe sous mon calme apparent.
Ces jeunes-là ont été cueillis dans la fleur de l'âge. Et toutes les promesses qu'ils cachaient et qui se devinent dans les mots de leurs camarades ne verront jamais le jour. Ces jeunes-là ont tous une chose en commun : ils sont restés au pays. Alors que certains de leur amis ont plié bagage pour respirer ailleurs, pour vivre comme ils disent, eux sont restés. Ils ont construit leurs rêves dans leurs universités et leurs écoles. Ils n'ont pas rêvé de New York, de Londres ou de Paris. Leurs week-ends c'était Hamra, Mar Mikhaël et Faraya. Et bien que je pense qu'ils étaient conscients des limites du pays, ils l'ont aimé au-delà de ses défauts. Je pense qu'ils ont dû dire à leurs parents que le Liban n'était pas différent de la France, de l'Angleterre ou des États-Unis. Ils ont pu même penser que le Liban n'avait rien à envier à Hollywood... Sauf qu'à Hollywood, il y a des héros de neige, des équipes médicales préparées aux urgences extrêmes,des ambulances qui fendent les embouteillages toutes sirènes hurlantes, des citoyens exemplaires qui leur ouvrent les routes. Sauf qu'à Hollywood, les mafieux tirent des balles à blanc et finissent derrière les barreaux. Sauf qu'à Hollywood, les chauffards sont mis en taule par des shérifs héroïques.
On n'est clairement pas à Hollywood.
Ces jeunes-là ont aussi une autre chose en commun : ils sont victimes de l'incapacité, de l'incurie, de l'irresponsabilité, du je-m'en-foutisme qui caractérise la société libanaise depuis la base – le citoyen lambda, vous et moi en somme – jusqu'aux plus hauts sommets –, ces responsables qui nous ont saignés à blanc pendant des années, qui se sont rempli les poches et enrichis sur notre dos et qui jamais, au grand jamais, n'ont pensé à améliorer notre condition.
Alors ce soir, quand mes enfants me demandent pourquoi ? et que je leur réponds : je ne sais pas, je me mens à moi-même. Parce que j'ai honte de la vérité.
Carine CHAMMAS


Si ceux qui sont "aux plus hauts sommets" voulaient se donner la peine de lire de temps en temps ce que nous resssentons tous, si bien décrit dans ce billet...et bien d'autres, chaque jour dans ce journal... Mais, savent-ils seulement que nous, "en bas" existons ??? Irène Saïd
10 h 09, le 08 février 2015