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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Revanche du confessionnalisme politique ?

Plaider pour un communautarisme bien tempéré peut faire ringard. L'option libanaise du confessionnalisme politique est certes critiquable, mais elle a néanmoins eu l'avantage d'avoir pris le pouls du tissu social. Par ailleurs, elle a permis l'éclosion d'une démocratie de proximité, démocratie qui s'est malheureusement révélée bancale et incapable de faire face aux situations de crise. À l'extrême opposé se dresse l'option syrienne qui pendant les cinquante dernières années a cherché à réformer la société par décret, en insistant sur le thème d'une citoyenneté dépassant les clivages confessionnels. Deux philosophies antinomiques : diversité versus exclusivité, sociologie versus idéologie.
Au Liban, c'était quasiment le laisser-faire : le pouvoir était divisé, à l'image du pays profond. Les communautés négociaient comme des marchands de tapis les postes qui leur revenaient. C'en était ridicule, mais petit à petit une culture de la négociation s'était instaurée dans les esprits. Illustration du paradoxe libanais : les cessez-le-feu ont ponctué notre guerre civile pour permettre les arrangements autour de tables rondes, ce qui ne semble pas devoir être le cas sur les rives du Barada. En somme, le rapport chez nous était d'ordre horizontal, plus ou moins consensuel, entre partenaires, entre communautés qui soupesaient leurs forces respectives, à l'opposé du la réalité syrienne où le rapport était vertical, un diktat du sommet à la base.
Et de fait, le régime de Damas, ne pouvant s'accommoder d'un partage du pouvoir, a imposé à sa population un encadrement idéologique. Pour ce faire, il a concocté un discours officiel unique afin de légitimer sa nature communautaire occultée, d'après la thèse de Stéphane Valter*. Ce dernier, politologue de son état, a décrit comment le Baas s'est proclamé acteur sociopolitique exclusif dans la construction des références identitaires nationales. Pour lui, arabité et syrianité allaient former un binôme conceptuel ambigu et indissociable dans le discours historico-symbolique qui désormais prévaudrait sur la scène politique. On imagine aisément combien les Libanais, qui ont fait profession de diversité, auraient été en mesure d'intérioriser de telles propositions pour devoir les ânonner à chaque rendez-vous du destin.
Mais la guerre civile libanaise sembla donner raison à l'option damascène. Alors, comme par hasard, nos frères syriens nous ont tenu à peu près ce langage : vous, libanais, vous souffrez et souffrirez encore du système de partage du gâteau entre communautés religieuses alors que nous, en Syrie, nous avons dépassé ce problème ; nous sommes syriens arabes et c'est assez dire car notre syrianité a résolu toutes nos différences confessionnelles. De l'air de dire, prenez exemple sur nous et vous ferez l'économie de vos conflits internes.
Ce discours repris par la gauche libanaise et par les nationalistes arabes (toutes obédiences confondues) consistait à faire porter au régime politique libanais, autrement dit au confessionnalisme, le poids de la sclérose caractérisant notre style de gouvernance et qui allait conduire à la déflagration inéluctable en 1975. D'après cette version des faits, le principe de division des pouvoirs entre communautés confessionnelles avait grippé les institutions et empêché les meilleurs des nôtres d'accéder aux postes de commande pour une saine gestion des affaires publiques. Le maronitisme politique, qui était attaché à cette forme de gouvernement, était bien entendu pointé du doigt et tenu pour responsable de tous les maux qui gangrenaient le pays. Il faut avouer que ce « maronitisme » n'a pas su jeter du lest à temps tant il tenait à certains postes privilégiés.
Mais une question demeure, et elle est lancinante : est-il exact que le montage syrien était auto-immunisé contre les méfaits de la taïfiya siassiya, cette plaie idiosyncrasique du Liban ? Nos voisins syriens pouvaient se gargariser de leur régime impeccable, mais c'était vaine rhétorique. En fait, ils ne faisaient que nier une vérité éclatante : le pouvoir avait chez eux une structure communautaire. Nomenklatura et apparatchiks de la communauté alaouite avaient mis en œuvre, et de manière systématique, une politique d'exclusion et de discrimination au détriment de la communauté majoritaire. Ce qui est en grande partie à l'origine de la crise sanglante qui a dépecé le pays. Et l'on assiste aujourd'hui à un retour du refoulé identitaire religieux.
La dernière décennie, dans le Bilad-Asham comme en Mésopotamie, a prouvé de manière spectaculaire que le ressort confessionnel peut faire basculer le destin de plus d'un pays. Les événements sanglants que ces régions vivent au quotidien apportent un démenti aux prétentions bassistes quant à la notion de citoyenneté et quant au concept de syrianité. Les convulsions du Proche-Orient (Irak, Syrie, Liban) font fi de l'élément liant de l'arabité, notion désuète, autrefois forgée par les intellectuels dans leur lutte contre l'impérialisme occidental.
Les idéologies ayant été déboutées, à quoi assistons-nous désormais ? Nous assistons à une revanche du régime des millets ottomans sur celui de l'État-nation**.

Youssef MOUAWAD

*« La construction nationale syrienne, légitimation de la nature communautaire du pouvoir par le discours historique », CNRS éditions, Paris, 2002
** Éloge du confessionnalisme politique, donc ? Oui, s'il peut apporter la paix civile et rassurer les diverses composantes de nos sociétés bigarrées ! Après tout, le fédéralisme, c'est la liberté.

Plaider pour un communautarisme bien tempéré peut faire ringard. L'option libanaise du confessionnalisme politique est certes critiquable, mais elle a néanmoins eu l'avantage d'avoir pris le pouls du tissu social. Par ailleurs, elle a permis l'éclosion d'une démocratie de proximité, démocratie qui s'est malheureusement révélée bancale et incapable de faire face aux situations de crise. À l'extrême opposé se dresse l'option syrienne qui pendant les cinquante dernières années a cherché à réformer la société par décret, en insistant sur le thème d'une citoyenneté dépassant les clivages confessionnels. Deux philosophies antinomiques : diversité versus exclusivité, sociologie versus idéologie.Au Liban, c'était quasiment le laisser-faire : le pouvoir était divisé, à l'image du pays profond. Les communautés...
commentaires (1)

A l’évidence, tout sépare ces deux pays, bleds ou kottors-contrées; leurs deux systèmes de gouvernement, voire les mentalités de ces deux peuples libanais et syriens "frèèères et sœuuurs" ! Et pourtant, toutes les réflexions, les échanges, les querelles qui ces jours-ci se croisent, s'entrechoquent et débordent par-dessus Äâssî et Zabadânî, Baradâ(h) et Lîtânî, peuvent constituer un indéniable apport à 1 réflexion stimulante. Ainsi, e.g, de la passionnante affirmation de certains "experts". Forçant un peu le trait, on pourrait dire qu'en soulignant que, dans le discours du politique, le souhaitable compte au moins autant que le possible, ces "spécialistes réhabilitent avec bonheur la promesse politique, celle-là même qui, a-t-on dit, n'engage que celui à qui elle s'adresse. Il serait ainsi insuffisant d'opposer à cette sèche constatation un discours moralisateur du style : "Tous des imposteurs, des prometteurs de beaux jours, des marchands de rêves." ! Faudrait observer plutôt la continuité entre la nécessité pour les vraies gens d'y croire encore 1 fois, et ce foudroyant slogan : Soyons réalistes, demandons l'impossible, comme le souhaitent ces "experts-spécialistes". Il n'est donc pas indigne de mettre 1 petit brin d'espérance, même non calculée, dans le véritable discours politique puisqu'ils l'avaient déjà même remarqué : "Le Grand Liban f é d é r a l, est un risque à courir." ! Même pour ce qui concernera cette sœuuur-syrie, qui sera "fédéralisée" d'office in fine....

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

05 h 59, le 04 février 2015

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Commentaires (1)

  • A l’évidence, tout sépare ces deux pays, bleds ou kottors-contrées; leurs deux systèmes de gouvernement, voire les mentalités de ces deux peuples libanais et syriens "frèèères et sœuuurs" ! Et pourtant, toutes les réflexions, les échanges, les querelles qui ces jours-ci se croisent, s'entrechoquent et débordent par-dessus Äâssî et Zabadânî, Baradâ(h) et Lîtânî, peuvent constituer un indéniable apport à 1 réflexion stimulante. Ainsi, e.g, de la passionnante affirmation de certains "experts". Forçant un peu le trait, on pourrait dire qu'en soulignant que, dans le discours du politique, le souhaitable compte au moins autant que le possible, ces "spécialistes réhabilitent avec bonheur la promesse politique, celle-là même qui, a-t-on dit, n'engage que celui à qui elle s'adresse. Il serait ainsi insuffisant d'opposer à cette sèche constatation un discours moralisateur du style : "Tous des imposteurs, des prometteurs de beaux jours, des marchands de rêves." ! Faudrait observer plutôt la continuité entre la nécessité pour les vraies gens d'y croire encore 1 fois, et ce foudroyant slogan : Soyons réalistes, demandons l'impossible, comme le souhaitent ces "experts-spécialistes". Il n'est donc pas indigne de mettre 1 petit brin d'espérance, même non calculée, dans le véritable discours politique puisqu'ils l'avaient déjà même remarqué : "Le Grand Liban f é d é r a l, est un risque à courir." ! Même pour ce qui concernera cette sœuuur-syrie, qui sera "fédéralisée" d'office in fine....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    05 h 59, le 04 février 2015

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