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Moyen Orient et Monde

L’Europe et sa génération jihad

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31/01/2015

Ils avaient quitté l'Algérie en quête d'une vie meilleure, espérant échapper à la pauvreté, à l'oppression et au désespoir. À Paris, ils ont trouvé un emploi peu qualifié, ont eu des enfants et petits-enfants. En tant que citoyens français, ceux-ci ont eu le droit à l'éducation et à la santé. Ils ont cependant grandi dans ces ghettos qui avoisinent les grandes villes de France, entourés de familles semblables à la leur, vivant littéralement en marge de la société. Dans l'incapacité de s'intégrer pleinement, ils ont éprouvé la plus grande difficulté à bénéficier d'occasions de prospérité. Jamais ils n'ont trouvé ce paradis qu'ils espéraient.
Cette histoire s'est répétée plusieurs millions de fois dans les pays d'Europe occidentale, le dénouement étant celui de la pauvreté et de l'exclusion pour les immigrés et leur famille. Dans les cas les plus dramatiques, ces individus se trouvent alors recrutés par des groupes extrémistes leur promettant de leur apporter ce qui leur manque : un sentiment d'appartenance, d'identité et d'accomplissement. Ainsi, à l'issue de toute une existence de marginalisation, cette participation à une plus grande cause peut-elle apparaître justifier les mensonges, l'autodestruction, voire la mort, qu'exige le fait d'y prendre part.

Au lendemain des attentats ayant frappé le journal satirique français Charlie Hebdo à Paris, suivis du désamorçage d'une autre attaque en Belgique, il incombe à l'Europe de procéder à son auto-examen. Il lui faut reconnaître que si un certain nombre d'immigrés de seconde et troisième génération sont sensibles aux sirènes d'organisations terroristes, c'est sans doute parce que leur citoyenneté européenne n'a pas su se traduire en inclusion sociale et économique, et admettre combien le creusement des inégalités – accentué par plusieurs années de crise – ne fait qu'aggraver la situation.

L'être humain a besoin d'espoir. Il lui faut pouvoir croire en une vision, en un projet qui lui permette d'espérer un avenir meilleur pour lui et sa communauté. Il fut un temps où les pays européens offraient ce sentiment d'espérance. Seulement voilà, la crise ainsi que les réponses apportées par les dirigeants ont remplacé cet espoir par la frustration et la désillusion.
Ceci a créé un terrain fertile à la fois aux populistes anti-immigration et aux terroristes islamistes. On estime que plus de 1 200 citoyens français auraient rejoint la cause du jihadisme en Syrie, de même que 600 Britanniques, 550 Allemands, et 400 Belges. D'autres États européens, telle que l'Espagne, connaissent un phénomène similaire. Et certains citoyens européens, tels que les assassins de Charlie Hebdo, ont agi au sein même de leur pays.
Bien que la mobilisation des services de renseignements et de la police soit nécessaire pour prévenir de nouveaux attentats, l'élaboration d'une stratégie efficace de lutte contre les mouvements extrémistes exige d'abord et avant tout que nous comprenions ce qui motive les individus concernés. Il appartient aux États occidentaux d'œuvrer au-delà de la défense de la liberté d'expression et de l'amélioration de la coordination policière, en développant des solutions durables contre la marginalisation économique et sociale des partisans potentiels du jihadisme, tout en évitant la confrontation culturelle et en ne recourant pas simplement à la répression.
Plus fondamental encore, dans l'élaboration de telles solutions, il nous faut tirer un trait sur cette prétendue dichotomie entre liberté et sécurité. Si la sécurité doit signifier le tronquage des libertés et des droits fondamentaux, alors le fanatisme aura bel et bien remporté une victoire, de même que si venaient à s'accentuer les expressions d'islamophobie et de xénophobie.

 

(Lire aussi : La France est devenue l'ennemi n°1 de l'islam, selon un des chefs d'el-Qaëda)



Une semaine après les attentats de Paris, la chancelière allemande Angela Merkel a réitéré le sentiment exprimé par l'ancien président Christian Wulff en 2010 : se tenant aux côtés du Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu, Merkel a en effet déclaré que l'islam était une composante tout aussi importante de l'Allemagne que le judaïsme et le christianisme. Tels sont les discours qui permettront d'avancer dans la bonne direction. Les immigrés de confession musulmane, de première, deuxième ou troisième génération, doivent pouvoir s'intégrer pleinement aux sociétés européennes et bénéficier des mêmes opportunités que les autres résidents et citoyens d'Europe.
Il est nécessaire que ce principe soit également appliqué au niveau mondial, à travers l'établissement d'un cadre inclusif qui favorise le développement et encourage le rejet du fanatisme au sein du monde islamique. Ce fondamentalisme agressif et ces luttes intestines qui assombrirent les sociétés chrétiennes pendant des siècles appartiennent désormais à un lointain passé, où il leur faut demeurer.

Une religion ne consiste pas seulement en un système de croyance ; il s'agit également d'une institution, d'un langage, voire d'une sorte d'acteur du marché qui concurrencerait les autres en quête d'adhérents. Les groupes radicaux et terroristes s'efforcent d'établir leur version déformée du « véritable » islam comme la seule et unique institution, imposant leur langage dans l'espoir de conquérir l'ensemble du marché musulman.
Aujourd'hui, des groupes tels que l'État islamique et le mouvement nigérian Boko Haram ont rejoint el-Qaëda dans un combat destiné à attirer les musulmans du monde entier, consolidant ainsi leur leadership dans le cadre d'un jihad planétaire. Ces groupes tirent parti d'environnements chaotiques ainsi que d'institutions en déclin, voire en plein effondrement, afin de gagner en présence territoriale.

En effet, ce sont bien les transitions manquées de Syrie, de Lybie et du Yémen, au lendemain des révoltes du printemps arabe, qui ont facilité l'émergence de l'État islamique. Plusieurs millions de jeunes, bien que déçus par des décennies de paralysie sociale, de chômage et de violence dictatoriale, s'étaient en effet permis d'espérer mieux. Bien que les Tunisiens aient accompli des avancées, les autres populations concernées, de même que beaucoup d'immigrés musulmans d'Europe, ont vu leurs espoirs voler en éclats.
Le jihad, comme tout autre programme politique réductionniste, a cette capacité de séduire une grande variété d'individus. Le sentiment que partagent ces individus est presque toujours un sentiment de futilité et de manque d'occasions d'accomplissement.

L'Occident doit comprendre, comme l'ont compris l'Afghanistan et l'Irak, que les conflits du monde arabe ne sauraient être résolus via le recours à la force militaire depuis l'extérieur. La seule manière de rétablir l'ordre et de favoriser le progrès dans la région consiste à conférer aux musulmans modérés les moyens leur permettant de triompher sur les forces du radicalisme et de la violence. Le rôle de l'Occident consiste à les identifier pour leur offrir acceptation et soutien. Une leçon qu'il convient d'appliquer à l'étranger comme sur le plan national.

Javier Solana, ancien haut représentant de l'UE pour la Politique étrangère et la Sécurité commune, ancien secrétaire général de l'Otan et ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, préside aujourd'hui le centre Esade pour l'économie globale et la géopolitique, et compte parmi les membres émérites de la Brookings Institution.

Traduit de l'anglais par Martin Morel.
© Project Syndicate, 2015.

 

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