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Nos lecteurs ont la parole - Joe Riizkallah

Hayda Baytak, de briques et d’espoir

Après avoir accepté un poste d'enseignant au Collège des sœurs des Saints-Cœurs Sioufi, j'ai fait la connaissance du professeur de mathématiques, un jeune homme de 22 ans, brun, costaud, pas très grand de taille et aux yeux noirs. D'ailleurs, et après notre convocation dans le bureau de la responsable, j'ai appris qu'il s'appelait Bachir. Bachir Semaan.
Durant nos petites conversations dans la salle des profs, entourés par des montagnes de copies à corriger, j'ai appris à connaître ce jeune homme. Il est vrai qu'alors, on râlait souvent contre les corrections interminables, les classes qui bouillonnaient de temps à autre, cet élève qui nous faisait voir de toutes les couleurs, ou cet autre qui était notre petit chouchou. Mais c'est aussi après ces conversations que j'ai appris que la vie de Bachir était une succession d'épreuves difficiles et de souffrances. À 15 ans, sa mère a fini par perdre sa bataille contre le cancer. Quelques années plus tard, alors qu'il était en première année à l'université, il perdit son père, victime d'une crise cardiaque. Il vivait avec son frère Marc chez sa tante Jacqueline, en compagnie de leur grand-mère. Ce garçon n'a littéralement jamais arrêté de m'épater. D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu fâché, triste ou même négatif. Son sourire était omniprésent et son optimisme communicatif a fait en sorte qu'il était le professeur préféré de tous ses élèves. Il décida même de continuer ses études de master en mathématiques, la discipline qu'il considérait la plus importante, tout en gardant son poste chez les Saints-Cœurs, cette école qui était devenue comme un second foyer pour lui. D'ailleurs, il était heureux d'avoir été embauché à l'école de Champville pour l'année 2014-2015, et était censé enseigner dans les deux établissements.
Le 12 août 2014, Bachir invita ses camarades à la maison pour fêter son anniversaire, et demanda à sa tante de cuisiner ses plats favoris. Des photos furent prises et downloadées sur Facebook. Durant la soirée, Bachir ne cessa de dire à ses amis: «Hayda baytak» (c'est ta maison), afin qu'ils se sentent à l'aise, comme s'ils étaient chez eux. Le lendemain, il se réveilla, remercia ses amis sur WhatsApp d'être venus et, avant de quitter la maison, serra sa grand-mère dans ses bras et lui donna un grand bisou.
Vers 10h30, la tragédie frappa fort. On posta sur Facebook des photos d'une voiture écrasée contre un poteau de publicité, avec un jeune homme retrouvé mort dedans. Ce jeune homme, c'était Bachir. L'annonce du décès fut comme un coup de massue sur le crâne, un choc que la grand-mère ne supporta pas ; elle s'éteignit deux heures après la mort de son petit-fils.
La douleur fut indescriptible lors des funérailles de Bachir et de sa grand-mère, durant lesquelles Marc ne cessa de répéter ; Hayda Baytak.
Suite à ce drame, les amis de Bachir décidèrent de fonder une organisation qui porte le nom de Hayda Baytak, dans le but d'aider des étudiants ayant perdu leurs parents, dans l'incapacité matérielle de poursuivre leurs études scolaires et universitaires. Le fonds, financé soit par des contributions individuelles, soit par des activités de financement comme les dîners de gala, cherche à fournir un soutien financier aux étudiants ayant subi une grande perte, dans le but de leur assurer un avenir meilleur.
L'organisation vient d'être créée, mais son rêve est immense, colossal. Elle est surtout soutenue par les Scouts et les Guides du Liban, groupe de l'école des Saints-Cœurs Sioufi, l'école où Bachir a passé presque les trois quarts de sa vie. D'ailleurs, c'est bien pour cela qu'elle a organisé, le 19 décembre, un concert, dans le théâtre de l'école, où l'on a chanté Noël (et Bachir) avec joie.
La vie de Bachir n'était pas du gâteau, certes. Mais avec Hayda Baytak, l'on essaie de transformer les souffrances de Bachir en espoir. Depuis le Paradis, il regardera ses amis en train de réaliser ses rêves, en créant le Bachir Semaan Scholarship pour les élèves surdoués, en assurant des liens avec les bureaux d'aide financière dans les différentes écoles, en assurant un suivi psychologique et pédagogique, par des experts et des bénévoles pour les élèves à cas, ou encore en organisant des séminaires et des campagnes de sensibilisation pour la cause de l'organisation.
Cette histoire me rappelle une phrase de Feuerbach : « La mort c'est la fin du fini, c'est le commencement de l'infini. » La mort de Bachir a mis fin à sa vie terrestre, mais elle aura marqué le début de sa vie éternelle, d'une part, et la naissance d'une organisation qui sera comme une maison pour tous ceux qui en auront besoin, d'autre part.
Grâce à toi, Bachir, Hayda Baytak est devenu Hayda Baytna.

Après avoir accepté un poste d'enseignant au Collège des sœurs des Saints-Cœurs Sioufi, j'ai fait la connaissance du professeur de mathématiques, un jeune homme de 22 ans, brun, costaud, pas très grand de taille et aux yeux noirs. D'ailleurs, et après notre convocation dans le bureau de la responsable, j'ai appris qu'il s'appelait Bachir. Bachir Semaan.Durant nos petites conversations dans la salle des profs, entourés par des montagnes de copies à corriger, j'ai appris à connaître ce jeune homme. Il est vrai qu'alors, on râlait souvent contre les corrections interminables, les classes qui bouillonnaient de temps à autre, cet élève qui nous faisait voir de toutes les couleurs, ou cet autre qui était notre petit chouchou. Mais c'est aussi après ces conversations que j'ai appris que la vie de Bachir était une succession...
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