N'étant pas moi-même citoyen français, il me serait sans doute délicat de donner un avis sur ce qui vient de se passer en France.
Sauf que ce qui vient de se passer là-bas révèle, par sa portée, l'affligeante et regrettable complexité engendrée par le phénomène « globalisation » qui a inondé l'évolution du monde à partir du XXe siècle. À cela s'ajoute le fait que ma culture française ne peut rester insensible à la désolation qui s'est abattue sur le terre mère de la francophonie.
Dans les commentaires entendus ces jours-ci devant le petit écran, un mot est revenu plusieurs fois dans la bouche des analystes. « C'était prévisible », disaient-ils à l'unisson avant de pousser plus loin le développement de leur raisonnement.
Or, gouverner, c'est prévoir, a-t-on l'habitude de proclamer. Je comprends que la vocation d'un grand pays consiste, entre autres manifestations, à se poser en territoire de liberté et d'asile.Mais une chose est d'accueillir les gens par esprit d'humanité, autre chose est d'ouvrir portes et fenêtres à tout venant. Au prétexte ambigu que plus d'un est en droit de supposer et qu'il serait, par ailleurs, politiquement incorrect d'évoquer ici. Nous sommes particulièrement bien placés, nous autres Libanais, pour le savoir.
Cela dit, il est évident que nul n'a à porter un jugement sur ce que les représentants de la nation française ont pu, au cours de plusieurs décennies, décréter comme dispositions à cet égard. Ils en sont, certes, responsables, mais ils ne sont pas les seuls. Car l'ombre sinistre du fanatisme et de l'intolérance qui se déploie en contre-coup se redessine également du côté de l'Allemagne. Au risque d'être bientôt suivie par les principaux pays européens.
Admettons que la « mondialisation » soit une attitude bonne à envisager sur le plan humanitaire. Mais une application non préparée ou souvent hypocritement exploitée commence forcément, qu'on l'admette ou pas, par provoquer le « choc des civilisations ». Les bonnes intentions (qui pavent l'enfer) n'y suffisent pas. Il y faut aussi, il y faut surtout la manière. Sinon, c'est le désastre ! Nous en sommes tous aujourd'hui les témoins écœurés.
Chacun s'affaire à se déclarer solidaire du peuple français face à l'épreuve du moment. Et je m'incline à mon tour, navré, devant le spectacle effrayant de la violence déchaînée et de la barbarie pour les temps à venir. À ma connaissance, la colère ou la compassion ne serviraient pas à grand-chose. Un cachet d'aspirine n'a jamais, à lui seul, guéri une maladie...
Il est par conséquent grand temps, pour la conscience universelle, d'y remédier. Car la mollesse, introduite dans nos mœurs par la société de consommation, est un véritable cancer. L'attestent cette violence générale des comportements, ce déchaînement des appétits, cette explosion de la corruption dans tous les domaines, ces crises économiques qui se chevauchent d'une année à l'autre. Sans parler des guerres régionales téléguidées par les monstres internationaux de l'industrie et de la finance. Pour ceux-là, peu importe que l'on touche aux susceptibilités religieuses et à ce qu'il y a de plus sacré chez les humains. L'essentiel étant, aux yeux de ces aveugles-là, de préparer en permanence le terrain en vue de profits sans limite. À ce compte, les habitants de la planète sont en train de scier la branche qu'ils ont eux-mêmes fait pousser depuis des millénaires et sur laquelle ils se croient assis.
Est-il alors encore possible d'imaginer un réveil salutaire ? D'espérer une rédemption à partir de la conscience collective de l'humanité ? Les manifestations historiques qui ont clôturé ces journées tristement glorieuses vécues par le peuple de France, le dimanche 11 janvier, sont là pour nous rappeler que l'espoir en un monde meilleur n'est pas mort.
« L'homme ne se nourrit pas seulement de pain... », nous avait-on fait entendre. Nous ne l'avons pas entendu jusqu'à présent.
Le problème actuel qui déchire la France est notre problème à tous. Voilà pourquoi il serait bon et pas cynique du tout que chacun se souvienne, en y réfléchissant un peu, de la triste histoire de la cigale et de son imprévoyance, que nous a laissée le bon vieux fabuliste plein de mordant : « Vous chantiez ? J'en suis fort aise »... et au lecteur de poursuivre, de mémoire, la trop célèbre citation en prenant soin, toutefois, de substituer au terme « dansez » celui plus efficace de « grouillez-vous ».
Louis INGEA

