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Culture

Les sculptures d’Emma Rodgers, la vie chevillée à ses sculptures

Exposition

Née à Liverpool, exposant ses sculptures pour la première fois à Beyrouth à la galerie Alice Mogbgab, Emma Rodgers défie les matériaux et les (r)assemble avec énergie et grâce. Pour parler du triomphe de la vie dans le combat contre l'anéantissement, la décomposition et la mort.

12/01/2015

À quarante et un ans, forte d'un talent fou, nantie d'un imaginaire débridé asservissant en toute souplesse matériaux de tous crins, Emma Rodgers, qui se prépare à faire la mascotte de l'équipe de foot de Liverpool, jette un caillou dans la nappe des eaux calmes. Ses œuvres (dix-huit pièces aux dimensions relativement moyennes) d'une facture puissante sont un authentique hommage à la force secrète qui anime et régit corps et esprit.
Sous le titre « Spiritus » (du latin respirer, vivre, mais aussi avec un glissement sémantique vers l'esprit et l'énergie), cette ronde des statuettes ramène en pleine lumière, sous les coups des râpes, des rifloirs, des ciseaux, des gouges et des maillets, avec des effets visuels saisissants et un appel sensuel au toucher, les ombres d'un monde animalier cruel, carnassier, combatif, doux. À côté de ce bestiaire joyeux ou mélancolique, se dressent aussi des personnages échappés aux mythes qui hantent nos quotidiens tels Sisyphe, Icare, Philomèle, Poséidon et Beroe.
Avec du bronze verni ou peint, de la porcelaine, de la céramique, des perles d'émail, des bouts d'assiettes cassées ou de bois, des rondelles de cuir, des chiffons, du papier mâché, une striure dorée au pinceau, des mixed media aux tons terreux ou sombres, dans un mélange savant et astucieux, la vie est donnée. Résurrection d'un univers guetté par les forces du mal, de la destruction, de la mort.
La vie avec son émergence de plis, replis et envol, en formes voluptueuses ou inquiétantes, en mouvements détendus ou crispés, est donnée à des bêtes qu'on traque, fuit ou domestique ou à des êtres jaillis des mythologies grecques qui ont nourri, depuis des millénaires, la réflexion des hommes de lettres et des philosophes.
D'abord ce bestiaire aux allures vivantes, faussement vitrifiées ou figées, en prise avec la part d'ombre et de prédateurs que la nature, immense mère aimante et nourricière, lâche comme par inadvertance pour garder la chaîne de la vie. Un paon solitaire à la queue époustouflante, non en roue mais à la baisse comme une traîne royale... Un chien qui jappe joyeusement dressé sur ses pattes arrière. Un ours au pas lourd dans son bronze léger et évidé. Un lièvre tordu de douleur dans sa course effrénée. Un sanglier chargeant droit, aux poils-clous hérissés.
Compagnons de route sont aussi ces chrysalides humains au blanc laiteux, comme les orques de Tolkien, prisonniers des tulles dont ils s'en dégagent furtivement. Tandis que Beroe, toute nue, transpercée au cœur de deux flèches, les jambes fuselées, offrant son sexe nu aux regards et au vent, attend, grâce à Neptune, son règne aquatique.
«Ovide», avec sa fabulation de «Philomela», évoquant viol et mutilation, a une représentation insolite mais frappante avec ce faucon aux ailes nerveuses et au bec en crocs rapaces devant deux rossignols qui ne se laissent pas démonter par tant de pugnace agressivité. Combat inégal mais dur, où le mal ne peut triompher, même quand on coupe les langues aux jeunes filles molestées, pour ne pas qu'elles dénoncent les horreurs qu'elles ont subies... «Icare», les bras tendus, le visage rongé par d'invisibles nuages, tente en vain un vol qu'il envie aux oiseaux du ciel.
Légères, comme portées par un vent secret, mues par des tensions vives, charriant une énergie inendiguable, explorant les rapports dynamisme et formes, les sculptures d'Emma Rodgers, troublantes par ce qu'elles exorcisent, n'ont rien à voir avec ce qui se fait habituellement. Elles transgressent allègrement toute notion de conformisme et insufflent une vie nouvelle à tout ce qui est matière inerte...

Galerie Alice Mogabgab, jusqu'au 20 janvier.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SEULEMENT DEUX FIGURES SONT EXPOSÉES... À EN JUGER : DU VRAI ART !

Mogabgab Alice

Grand merci, cher Edgar, pour cette riche lecture de l'oeuvre d'Emma Rodgers et pour cette excellente analyse.

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