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Scan TV

Pour une télévision « plus intelligente »

Pas très cathodique
27/12/2014

Il s'appelait Jacques Chancel – Joseph Crampes, de son vrai nom – et il voulait rendre la télévision « plus intelligente ». Il avait donc animé, entre 1972 et 1989, pour l'ORTF, puis pour Antenne 2 – qu'il avait également contribué à créer –, Le Grand Échiquier, émission comme l'on n'en fait malheureusement plus, et qui accueillait, dans le studio 15 des buttes Chaumont, les plus grands artistes, à l'instar de Georges Brassens, Jacques Brel, Yves Montand, Jean Ferrat, etc.
C'était au temps où « culture populaire » ne rimait pas avec « populisme industriel », où la télévision savait encore proposer une gamme de programmes de qualité, sans ployer devant la « tyrannie de l'audience », pour reprendre l'expression du philosophe Bernard Stiegler.
C'était surtout une époque où l'on pouvait encore voir, sur le petit écran, de grandes figures de la culture populaire s'asseoir dans une atmosphère amicale, feutrée, sobre – dans des décors simples, dépareillés, mais néanmoins beaux et attrayants – pour discuter, analyser, plaisanter et échanger de la bonne humeur, sans mauvais goût, gags bon marché ou vulgarité, sans effets spéciaux audiovisuels inutilement distrayants, sans musique de fond tonitruante, et surtout sans que cela ne provoque la fureur des annonceurs et des producteurs, ou l'ennui des téléspectateurs. Les grosses productions n'étaient pas tout ce qui comptait. Il y avait surtout de la place pour le goût et le raffinement, sans tomber nécessairement dans l'élitisme.
De toute évidence, le processus d'industrialisation de la culture populaire induit par les exigences du marché publicitaire a balayé tout cela. Cette industrialisation, cette culture de la massification et de l'indifférenciation, dont la télévision est l'un des outils principaux, n'est pas sans avoir des répercussions massives sur l'éducation, et donc un impact considérable, désastreux, sur la culture populaire. Si bien que l'on peut dire sans trop se tromper que la culture populaire d'hier est devenue une culture élitiste– et il ne s'agit pas ici d'une question de différences générationnelles, mais de dégénérescence. À tous les niveaux, dans toutes les langues, l'on veut faire dans le gigantisme au niveau des moyens de production, pour en mettre plein la vue aux téléspectateurs, avec les goûts les plus standardisés, pour fidéliser le plus de monde possible et abolir la différence. Nous sommes en plein dans la globalisation culturelle, et le serpent finit par se mordre la queue, puisque cette standardisation devient la référence pour le public, qui finit par perdre son sens de la curiosité intellectuelle et ne plus demander autre chose que ce qu'on lui sert. La « tyrannie de l'audience », stimulée par le marché publicitaire, ouvre ainsi la voie royale au « règne de la médiocrité ».
Un autre problème corollaire est le star-system démesuré qui finit par toucher les présentateurs locaux, dont certains finissent, loin de leur rôle de médiateurs, de passeurs ou de leaders d'opinion, par se prendre pour rien moins que des demi-dieux. Les exemples locaux ne manquent pas.
Jacques Chancel en était conscient. Aussi disait-il qu'il fallait «ne pas arriver ». «Si on achève quelque chose, c'est qu'on prétend être au bout de la course. L'achevé, c'est la mort », affirmait-il en 2010 dans un documentaire sur France 5 consacré à son itinéraire journalistique, selon Le Monde. Une pensée à méditer pour nombre de vedettes du petit écran, notamment de chez nous, habitées par la hantise d'arriver au plus vite au top sans trop peiner.
L'un des derniers géants d'un certain âge d'or de la télévision pré-télécratique et de la culture populaire avant son immersion totale dans l'industrialisation nous a quittés la semaine dernière. Puisse son parcours et ses expériences en inspirer certains, pour qu'un jour d'autres horizons télévisés et culturels redeviennent possible...

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