Il était une fois une nouvelle maison d'édition « noir blanc et caetera », tout juste âgée de deux ans mais ayant accouché – en bonne poule pondeuse – de 13 bébés de papier, dont les 8 derniers étaient destinés à être lancés dans le cadre du Salon du livre francophone, l'antre sacré de la langue de Molière. Un conte de fées qui devait consacrer les livres et leurs auteurs à coups de signatures savamment orchestrées pour optimiser l'exposition du trio livre-auteur-éditeur. Un stand à monter à deux (ma partenaire Jessie Raphaël Bali et moi), quelques ongles cassés, beaucoup d'énergie et de sous dépensés, mais l'enjeu en valait la chandelle, du moins c'est ce que nous pensions du haut de nos illusions que nous perdions un peu plus chaque jour, jusqu'à épuisement.
Dès le coup d'envoi, les petits manquements et agaceries ont vite fait de parasiter notre joie : certains de nos auteurs n'avaient pas leurs photos imprimées dans le programme (pourtant tous les fichiers avaient été remis en date et temps), les installations étaient rudimentaires : les « salles » de conférences séparées par des draps et mal insonorisées faisaient de cet espace, censé être le jalon de la culture, une cacophonie sans nom. Une cafétéria où la petite bouteille d'eau était vendue au prix de l'essence à 98 octanes sans plomb, et la crêpe au prix d'un livre édité par Gallimard. Il est vrai que les (bons) opus sont faits pour être dévorés, mais entre la métaphore et le passage à l'acte, il y a plus d'un monde. W-C non entretenus, moquette poussiéreuse, poubelles que nous vidions nous-mêmes, tout cela était encore supportable jusqu'au premier coup fatal survenu le vendredi 7 novembre. Ce jour-là, nous avions programmé trois signatures. Deux des auteurs avaient pris l'avion le matin même pour assurer leur présence. Le Paris-Beyrouth s'est avéré être beaucoup plus rapide que le Beyrouth-Biel. Entre les excavations que Solidere avait décidé d'entreprendre quatre jours avant le coup d'envoi du Salon du livre, le Salon du chocolat que le Biel a greffé à son parc d'exposition, lui octroyant le grand pavillon qui accueillait le Salon du livre durant les années fastes où le livre avait encore de l'importance, plus d'autres activités parallèles comme le marathon de Beyrouth, qui avaient toutes pour unique accès ou point de rencontre l'entrée du Biel, le cauchemar était au rendez-vous. Les alentours du Biel se sont vite transformés en un parking géant. Personne ne pouvait avancer. Et cela a duré des heures. Quelques téméraires ont abandonné leur voiture et continué le chemin à pied. Parfois pour 2h30 de marche. Nos auteurs sont arrivés avec deux heures de retard pour leur rendez-vous avec leurs lecteurs, censés être déjà sur place pour célébrer, avec eux, la naissance de leurs petits derniers, dédicaces à l'appui. Mais leurs amis étaient eux aussi prisonniers du piège tentaculaire de la circulation. Et c'est ainsi que nous avons assisté en direct – comme dans un film d'horreur – au sabordage de nos efforts déployés pour porter haut et fort les couleurs de la francophonie. Les SMS, appels, WhatsApp fusaient de partout. « Nous sommes bloqués depuis 1h45 », « désolés, mais nous allons rebrousser chemin, c'est l'enfer »... Les rares kamikazes qui ont réussi à s'infiltrer devraient absolument se reconvertir en mercenaires, compte tenu de leur extrême résistance dans un environnement aussi ardu, voire hostile. Et ce vendredi-là, pour rentrer chez nous après cette épreuve, il a fallu passer 1h30 de temps bloqués dans nos voitures garées dans le parking pour pouvoir quitter ce camp de concentration qu'était devenu le Biel. On avait bien sûr pris grand soin de mettre tout le monde à la porte à l'extinction des feux à 21 heures tapantes. Quitte à nous laisser dormir dans nos voitures, ce n'était plus leur problème. Après une nuit de sommeil angoissé, nous avions relancé les invitations pour compenser un tant soit peu les signatures avortées de la veille, qui venaient se greffer sur deux autres signatures déjà prévues. Nous ne savions pas encore que samedi allait être encore plus terrible. Nous nous étions empressés d'arriver au Biel en début d'après-midi comme des lettres à la poste. Mais dehors, plus les minutes avançaient, plus l'étau des routes se resserrait. Il y avait, en sus des divers Salons culinaires qui créchaient dans l'endroit, les coureurs du marathon prévu pour dimanche matin qui devaient se présenter justement cet après-midi-là pour retirer leurs badges.... à la porte du Biel. C'en était trop, beaucoup trop. Re-coups de fil, SMS, messages d'excuses, de rage, de colère des amis ne pouvant pas, pour la deuxième journée consécutive, accéder à nous. Il y a eu aussi un accès totalement coupé, le temps qu'un ministre (ou un député ?) arrive et reparte, avec sa horde sécuritaire qui insultait sans vergogne les personnes qui osaient se plaindre.
Il y a eu également quelques petits miracles, comme ceux de la veille : de vaillants soldats et soldates ayant chaussé des bottes de sept lieues et avalé des litres de potion magique, qui ont fini par débarquer sur notre stand. Mais l'événement était irrémédiablement gâché, tout comme la joie qu'éprouve un auteur lorsque l'heure de la signature de son ouvrage approche, de voir une foule se précipiter à sa rencontre. Ici, au Biel, on fumait un paquet de clopes entre une dédicace et une autre. Et on était surtout gêné, extrêmement gêné, d'avoir mis à mal tous nos amis qui se sont donné un mal fou pour nous. Inutile de dire que dimanche s'est annoncé comme un jour de délivrance et c'est avec un soulagement sans précédent que nous avons démonté notre stand (à 21h précises, comme nous ont demandé les organisateurs du Salon, alors que les équipes du Biel avaient déjà commencé à arracher les moquettes et éteindre les lumières à 20h30 !) et quitté ce lieu qui a supplicié le livre, l'auteur et l'éditeur. Surtout que nous n'avions absolument besoin de personne, gérant nos publications, nos signatures (fort réussies) et nos ventes d'une main de maître. Et quelque part, nous avons compris que le livre français a été relégué à la classe touriste/réfugié, pendant que le chocolat (qu'on adore par ailleurs) gagnait en titres de noblesse dans les salles Georges Schéhadé et autres, qui ont connu les jours de gloire de la littérature française. Jadis. Il est désolant de réaliser que l'excellence française s'est finalement accommodée de la médiocrité libanaise...
Bélinda IBRAHIM


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Merci Bélinda...et je dirais presque malheureusement,pour votre article qui relève si bien toutes les carences,les négligences,les défaillances de ce Salon du Livre Francophone 2014 qui,en d'autres temps,savait créer l'évènement dans ce qu'il avait de plus enrichissant,de plus convivial aussi,et qui permettait aux auteurs,animateurs et lecteurs de partager ensemble un moment privilégié de la vie culturelle libanaise. Au lieu de cela...un nuage sombre sans beaucoup de lumière...comme un mauvais livre !
17 h 00, le 13 novembre 2014