X

Liban

Ces Durighello fous de Sidon !

Patrimoine

Un ouvrage en cours de rédaction relatera l'histoire de la famille Durighello dont le passe-temps favori était l'archéologie. Vice-consuls de France à Sidon, archéologues amateurs et marchands d'objets phéniciens, ils sont à l'origine de l'entrée au Louvre du sarcophage d'Eshmounazor...

May MAKAREM | OLJ
12/11/2014

Le livre a été commandité par un descendant des Durighello, Michel Khlat, dont l'arrière-grand-mère était Virginie Durighello. L'auteure est Élisabeth Fontan, ancien conservateur en chef au département des Antiquités orientales du musée du Louvre, responsable pendant 40 ans des collections d'Assyrie, Phénicie, Palestine, Jordanie, ainsi que des collections de Syrie et de Chypre au Ier millénaire avant J.-C.
Élisabeth Fontan racontera le parcours de cette famille originaire de Venise qui s'était installée à Sidon dans la moitié du XIXe siècle et au début du XXe. Une époque où les fouilles archéologiques étaient conduites librement et au hasard, sans qu'aucun contrôle n'y soit exercé. « Les Durighello étaient les fournisseurs des collectionneurs, des musées étrangers et des galeries d'art. Ils sont à l'origine de l'entrée au Louvre du sarcophage d'Eshmounazor et de l'enrichissement du département des Antiquités orientales de quelque 400 objets phéniciens, aussi bien des œuvres exceptionnelles que des pièces de série. Leur contribution concerne également le département des Antiquités grecques, étrusques et romaines et, pour une moindre part, ceux des Antiquités égyptiennes et des Arts de l'islam », révèle Élisabeth Fontan à L'Orient-Le Jour, lors d'une rencontre à Athènes dans le cadre du Ve forum de Tyr et de la Ligue des cités cananéennes, phéniciennes et puniques (LCCPP).


Alfonse Durighello, dont le père était consul de France, d'Espagne et même des États-Unis à Alep, est nommé vice-consul de France à Saïda. Une terre de prédilection pour cet « archéologue amateur » qui, en fouillant Magharat Tabloun, site de l'ancienne nécropole de Sidon, découvre, en 1855, le sarcophage d'Eshmounazor II, roi de Sidon au Ve siècle. Les documents en possession du Louvre affirment que le sarcophage a été récupéré par le consul de France à Beyrouth, Émile Péretié, grand amateur d'antiquités, puis rapporté au Louvre par le duc de Luynes, en 1856.

 

(Lire aussi: Quand la tour résidentielle devient... musée)

 

Dans la collection De Clercq, la stèle « de Byblos »
Alfonse Durighello, qui a également collaboré à la mission archéologique dirigée par Ernest Renan en 1860, a eu plusieurs enfants. Deux d'entre eux, motivés par l'intérêt grandissant des Européens pour les premières civilisations du Proche-Orient, ont poursuivi l'action de leur père.
Edmond, passionnément appliqué dans la pêche des trésors, est « à l'origine des découvertes faites à Boustan el-Cheikh, à Saïda ». Il a même poussé son aventure jusqu'en Palestine, à une quinzaine de kilomètres au nord d'Acre, pour explorer les ruines d'al-Zib (ou az-Zeeb), ancienne cité portuaire phénicienne, mentionnée dans la Bible sous le nom d'Achzib. Décrivant les conditions dans lesquelles se sont déroulées ses fouilles nocturnes, Edmond Gurighello raconte que « la zone était infestée de moustiques et de malaria et je n'ai tenu le coup que grâce au Fernet Branca ! ».


Pendant ce temps, son frère Jacques-Ange, marchand d'antiquités, multiplie les transactions entre Saïda et la France. « Par ce négoce, des centaines d'objets sont rentrés dans notre département, même si tous ne sont pas marqués au nom des Durighello, car il y avait des intermédiaires », signale l'ancienne responsable au Louvre. Elle souligne que la contribution de la famille « va bien au-delà des informations données par les registres d'acquisition. Car de nombreuses œuvres découvertes par eux sont arrivées au musée par le biais de divers collectionneurs, diplomates, marchands ou banquiers », ajoute-t-elle. Ainsi une collection exceptionnelle a été constituée par Louis De Clercq (1836-1901), le plus important collectionneur d'antiquités phéniciennes de l'époque. Une bonne partie de ce trésor a été offerte au Louvre en 1967, par son héritier et petit-neveu le comte Henri de Boisgelin. Celui-ci a fait également don au musée de la stèle dite « de Yehawmilk » ou « de Byblos », découverte par hasard, en 1869. Elle aurait échappé à Ernest Renan lors de sa première campagne de fouilles sur le site. Elle représente « une scène aux caractéristiques iconographiques proches des représentations égyptiennes contemporaines. Gravée d'un texte rédigé en phénicien, elle illustre parfaitement l'art phénicien du Ier millénaire ». Un fragment de cette stèle se trouve actuellement conservé au Musée national de Beyrouth.

 

(Lire aussi: Pas de « peine capitale » pour les vestiges de l'hippodrome romain de Wadi Abou Jmil)

 

On ne revient pas sur le passé !
Élisabeth Fontan souligne d'autre part que la formation des collections du Levant – Syrie, Liban, Palestine, Chypre et Anatolie – ne provient pas exclusivement des fouilles illicites. Elle date principalement de la mission archéologique d'Ernest Renan. Elle a été ensuite enrichie par les explorations menées sous le mandat français où des règlementations et accords bilatéraux sur les antiquités furent mis en place, établissant des modalités de partage entre le gouvernement français et les pays sous mandat. De même, les donations et les achats de pièces conservées dans des collections privées ou apparues autrefois sur le marché des antiquités ont permis de compléter des séries et d'en créer de nouvelles.


Sur le plan général, le département des Antiquités orientales qui couvre une période de neuf mille ans allant de la préhistoire jusqu'au début de l'époque islamique, et un territoire qui va de l'Afrique du Nord à l'Asie centrale, compte « plus de cent mille objets ». Ils représentent « sans doute plus du tiers des collections du Louvre ». Fontan explique que la découverte en 1843 de Khorsabad (Dur-Sharrukin la mésopotamienne) à une quinzaine de kilomètres de Mossoul, puis en 1870 de la sumérienne Tello (de l'état de Girsu, à Bassora) furent à l'origine de la naissance des collections orientales du Louvre et de la création dès 1881 du fameux département des Antiquité orientales. Cependant, ce département s'est beaucoup développé à la fin de l'Empire ottoman, lorsque les autorités mandataires françaises ont entrepris les grandes fouilles à Byblos, à Ugarit, à Palmyre, à Mari et au nord de la Syrie... Suite à toutes ces missions, la France a bénéficié d'une partie des découvertes.


La rencontre avec l'ancien conservateur au Louvre a coïncidé avec la visite d'Amal Clooney à Athènes où elle étudiait les options juridiques de la restitution à la Grèce des frises du Parthénon détenues par les Britanniques depuis 1803. À la question de savoir si les collections pourraient un jour être retournées à leur pays d'origine, Élisabeth Fontan a été catégorique : « On ne revient pas sur le passé. Les objets sont sortis à la fois d'Irak, de Syrie et du Liban, etc., en accord avec les lois de l'époque. On peut les regretter, mais il faut accepter que les choses se soient passées ainsi. Toutes les portes des églises romanes de France ont été vendues aux USA, lors de la Révolution française. Le service en porcelaine de Sèvres du roi Louis XVI se trouve aujourd'hui chez la reine d'Angleterre... C'est ainsi. »

 

Lire aussi
Une collection privée dévoile 66 stèles funéraires phéniciennes...

À Baalbeck, la colline Cheikh Abdallah livre son troisième monolithe

Trois mille ans plus tard, la résurrection du « prêtre phénicien » à Saïda

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Sabbagha Antoine

Quand le Liban pourra-t-il de nouveau réintroduire toutes ces richesses dans son patrimoine ?

M.V.

C'est bizarre cet article monochrome , 1 millénaire avant J.C ,il n'y avait pas d'hébreux en Mésopotamie ?dans le pays de Saul par exemple ...? ni au pays de Canaan ...? ni de reine phénicienne épouse de Rois Hébreux...? ni de temple dans le haut Chouf et dans le Jabal El Druze.. (Hourane)et etc.....

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Les collections pourraient-elles un jour être retournées à leur pays d'origine : On ne revient pas sur le passé. Les objets sont sortis en accord avec les lois de l'époque. On peut les regretter, mais il faut accepter que les choses se soient passées ainsi. C'est ainsi." ! Le recel fut "légalisé" ainsi !

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

22 octobre 1989-22 octobre 2018, Taëf entame sa 30e année

En toute liberté de Fady NOUN

La vérité et le dialogue des cultures

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué