Ce n’est que vingt semaines après l’apparition des premiers cas suspects que l’OMS a tiré la sonnette d’alarme, déclarant qu’Ebola représentait une « urgence de santé mondiale ». Photo AFP
À côté du drame humain toujours en cours en Afrique de l'Ouest, l'épidémie d'Ebola a fait une autre victime : l'Organisation mondiale de la santé (OMS), et plus globalement, la gestion internationale de l'épidémie jugée bien trop tardive.
« Tout le monde est d'accord pour dire qu'il y a eu un retard à l'allumage qui est en partie responsable de l'ampleur de l'épidémie » d'Ebola, la plus grave depuis la découverte du virus en 1976 dans l'ex-Zaïre, affirme Patrick Zylberman, historien à l'École des hautes études en santé publique en France.
Un avis partagé par deux experts de l'Institut O'Neill pour la santé publique de l'Université de Georgetown aux États-Unis, dans une tribune publiée le 7 octobre dans le célèbre hebdomadaire médical britannique The Lancet.
« Ce sont les failles dans le leadership » de l'OMS « qui ont permis de perdre totalement le contrôle d'une maladie qu'on pouvait pourtant éviter, écrivent-ils. Si l'épidémie d'Ebola n'incite pas à réaliser des réformes majeures, elle minera la crédibilité de l'OMS et l'Onu, et laissera en place les conditions pour de futures crises ».
En dépit des alertes répétées d'ONG comme Médecins sans frontières (MSF), ce n'est que le 8 août que l'OMS a tiré la sonnette d'alarme, déclarant que l'épidémie de fièvre hémorragique en Afrique de l'Ouest représentait une « urgence de santé mondiale », appelant alors à une « réponse internationale coordonnée ». Soit vingt semaines après l'apparition des premiers cas suspects. « Un décalage terrible », juge l'historien français.
L'OMS n'a cessé de réévaluer à la hausse les moyens nécessaires pour lutter contre l'épidémie : 4,8 millions de dollars en avril, 71 millions de dollars en juillet et 490 millions de dollars en août. Quelques semaines plus tard, l'Onu lançait un appel mondial pour 988 millions de dollars. Pour M. Zylberman, l'OMS peut plaider les circonstances atténuantes : des restrictions budgétaires et la priorité donnée aux maladies non transmissibles comme le cancer.
Le budget opérationnel de l'OMS représente un tiers de celui des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) aux États-Unis, et en 2011, il a été amputé de près de 600 millions de dollars, entraînant une réduction des unités de réponse d'urgence et le départ de certains de ses experts en contrôle d'épidémie, rappellent les auteurs de la tribune publiée dans The Lancet.
Ce manque de moyens et de réactivité a été aggravé par le fait que la course contre la montre engagée pour mettre au point traitements et vaccins arrive également tardivement.
Faiblesse de la logistique
« Il y avait jusqu'à présent très peu d'intérêt à tous les niveaux et pas seulement dans l'univers pharmaceutique » pour cette maladie, reconnaissait il y a quelques semaines le codécouvreur du virus Ebola, le Belge Peter Piot. Par ailleurs, pour certains experts en santé publique, l'extension rapide de l'épidémie est en partie due à la faiblesse de l'aide logistique dans les pays les plus touchés, Guinée, Liberia et Sierra Leone, où on manque même de blouses, masques et gants en latex.
« Durant la dernière décennie, moins de 2 % de l'aide internationale pour la santé au Liberia a été consacrée aux infrastructures de base, à la formation des travailleurs de santé et à l'éducation du public », explique Sebastian Taylor de l'Université d'East Anglia en Grande-Bretagne. « Plus d'investissements dans des installations de base dans des pays comme le Liberia seront la clé pour contenir le risque d'épidémies comparables à l'avenir », ajoute-t-il.
Seuls quelques cas d'Ebola sont arrivés jusqu'en Europe et en Amérique du Nord, quand la maladie a déjà fait plus de 5 000 morts en Afrique de l'Ouest.
Mais en Occident aussi, la confiance tend à se fissurer. En Espagne, la contamination d'une aide-soignante, première personne infectée hors d'Afrique après avoir été en contact avec un missionnaire espagnol malade, avait provoqué la colère du conseil de l'ordre des infirmiers, vent debout contre le manque de matériel et de formation adaptés pour les personnels de plusieurs hôpitaux du pays. Et aux États-Unis, un sondage réalisé entre le 15 et 20 octobre montrait que 54 % des personnes interrogées craignaient peu, voire pas du tout, d'être contaminées par le virus. Début octobre, le chiffre était de 58 %.
(Source : AFP)

