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Culture

La fontaine de Hamra, source intarissable de souhaits... et de monnaie

Beirut Street Festival

« Faites un vœu et lancez un jeton dans le giron de la Fontaine à souhaits. Cet argent est public. Vous pouvez vous en servir », lit-on au-dessus de l'installation « The Wishing Fountain : Mal 3am », de Raafat Majzoub.

25/10/2014

L'exode syrien a changé l'aspect des rues beyrouthines qui sont devenues l'abri, le lieu d'errance, le terrain de jeu d'un grand nombre (combien au fait, y a-t-il des chiffres ?) de réfugiés nomades qui comptent sur l'aumône des passants pour survivre. Les passants, parlons-en. Assaillis par les quémandeurs, parfois ils donnent, parfois pas. Souvent, ils ignorent totalement ces pauvres hères ou les repoussent d'un geste exaspéré de la main.

«Le point de départ était, justement, de rendre un hommage à ces mendiants rendus invisibles par une société centrée sur elle-même», indique Raafat Majzoub, architecte et artiste, auteur de la sculpture-performance The Wishing Fountain: Mal 3am qui trône sur le parvis du centre Saroulla, Hamra. Elle représente une femme assise en tailleur, dans son giron, un bassin rempli d'eau, alimenté par un jet. Au-dessous, une pancarte expliquant aux passants qu'ils peuvent formuler un vœu, ajouter une petite contribution ou y piocher, s'ils ont besoin de cash.

Le lieu de la performance, à Hamra, est-il symbolique? «Plus loyal que symbolique, précise l'artiste. L'idée m'est en fait venue alors que je me promenais dans cette rue-là. J'y voyais les mendiants, de plus en plus nombreux, de plus en plus occultés par les passants. Et j'y voyais aussi la prémonition d'un désastre sur le plan de l'humanisme libanais.» Avec une certaine tristesse, un sentiment d'injustice, il s'est rappelé que certains n'hésitent pas, lorsqu'ils se trouvent à l'étranger, à lancer un jeton dans les fontaines à souhait comme celle de Trevi à Rome, mais ne font pas le même geste à l'encontre de personnes dans le besoin dans leur propre pays.
Il note également que ce phénomène de société a des effets sur la circulation. « Certains chauffeurs évitent des intersections ou des lieux devenus des repères de mendicité. » Avec son background en architecture, il dit « croire en l'impact de l'espace sur les gens». Et s'interroge : un monument à fonction peut-il sauver le secteur dans lequel il se trouve? C'est l'hypothèse testée aujourd'hui avec The Wishing Fountain.

La fontaine est réalisée en bois, recouverte d'une couche de résine pour l'étanchéité, puis d'un vernis blanc pour l'esthétique de l'œuvre. « Sa position assise reflète la discrétion du personnage qu'elle représente. À la fin de l'installation, elle sera retirée du site et servira alors de maquette à une installation ultérieure », indique Majzoub.
«Œuvre d'art publique (dans tous les sens du terme), cette fontaine qui prend l'aspect d'une mendiante pourrait peut-être redistribuer certains rôles dans nos têtes, ajoute-t-il. Elle incite (j'espère!) au dialogue, loin de nos idées préconçues sur "qui ils sont" versus "qui nous sommes". Elle participe également au débat très actuel sur les espaces publics que je préfère appeler : espaces partagés. » Pour l'architecte, ce terme souligne une évidence: «au Liban, nous ne partageons rien. Ni notre histoire, ni nos idées, ni nos espaces» et de s'interroger: «devons-nous investir dans de petits objets publics ou dans de larges espaces publics? Comment pourrons-nous occuper ces derniers si nous ne savons pas partager? L'argent public arrive ici à point. Au Liban, il est toujours au centre des débats, mais le peuple ne voit rien de tangible.»
Pour l'artiste, cette installation apporte aussi une relation tangible au concept d'argent public. Le peuple peut le faire, l'utiliser et le partager sans l'intervention (régulatrice ou abusive) d'un troisième parti.
Elle voit défiler les pauvres mendiants et les riches banquiers, les jeunes étudiants et les vieux flâneurs, les manifestants enragés et les travailleuses domestiques en sortie du dimanche, les gauchisants et les bobos, les intellos de Masrah el-Madina et les gourmands de Kababji...

La fontaine est également témoin de nombreuses animations qui se passent autour. Elle a vu passer une intervention par l'artiste Joan Baz. Cette dernière a distribué des «factures» (sur lesquelles elle a réalisé des croquis) en échange des souhaits formulés par les passants. La chanteuse Frida Chehlaoui a interprété ses titres farfelus (en libanais) sur les accords de sa guitare. Samah Abilmona a fait honneur à des morceaux classiques sur son accordéon. «Ces événements visent à attirer l'attention des passants sur la fontaine et à collecter de l'argent public.

Tout le monde peut payer et tout le monde peut se servir», indique l'artiste/architecte qui se dit reconnaissant à Ashkal Alwan pour son soutien financier et à Beirut Street Festival pour son aide logistique, pas évidente car «notre ville est paranoïaque vis-à-vis des œuvres publiques», note-t-il. «Appréhendé au début avec scepticisme, l'objet a été apprivoisé par son environnement, par les mendiants qui s'en occupent et le nettoient. Ils sont ravis par les événements qui l'accompagnent comme si c'était leur unique lien à partager avec les autres. Certains font une pause dans leur emploi de temps bondé pour émettre un vœu. Même s'ils ne durent que quelques secondes, ces arrêts sont des outils sains pour donner un sens à cet endroit», estime Raafat Majzoub.

Son souhait à lui, pour conclure? «J'espère que ce projet puisse, en prenant de l'ampleur, nous fournir des outils pour mieux nous connaître les uns les autres et mieux comprendre ces espaces publics et privés que nous appelons "chez nous" ou "home".»
Au-delà de toutes les spéculations, des significations, des symboliques que cette performance charrie, si vous êtes à Hamra et vous avez besoin de monnaie, la fontaine vous abreuvera... Jusqu'au 12
novembre.

Pour suivre l'actualité de la fontaine
Le site officiel http://www.theperfumedgarden.info/the-wishing-fountain

La page Facebook https://www.facebook.com/236m3

Le compte Instagram http://instagram.com/raafatmajzoub

 

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Il en faudrait en fait des milliers, sur tout ce "territoire" libanais(h) !

Olivier Georges

Je trouve l'idée inopportune, voire démagogique. La mendicité est un fléau qu'il faut combattre non pas par des initiatives irrationnelles mais par des véritables projets politiques.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN Y JETTE... TROIS SE BOUSCULENT POUR PIOCHER...

Sabbagha Antoine

Bonne initiative pour un pays qui s 'appauvrit lui aussi .

NAUFAL SORAYA

Bravo, initiative originale et humaine!

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