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Mettre en garde contre la fin du vivre ensemble en Irak

Mettre en garde contre la fin du vivre ensemble en Irak

Témoignages

De jeunes Irakiens d'Offre-Joie, toutes confessions et ethnies confondues, offrent une autre réponse aux derniers événements dans leur pays.

18/08/2014

Neuf heures du matin au centre d'Offre-Joie à Tamich, au Mont-Liban. Une vingtaine de jeunes Irakiens se dépêchent pour se mettre en rang et entonner d'une seule voix l'hymne national. Une seule voix, mais aussi une seule grande famille, celle d'Offre-Joie Irak. Contrairement à leur pays déchiré, eux sont soudés, unis. Ils représentent les différentes communautés et ethnies de l'Irak : sunnites, chiites, chaldéens, arméniens, saba'is, Kurdes, etc.
« Il est normal pour quelqu'un qui a perdu des membres de sa famille ou qui a perdu ses biens à cause d'une milice ou d'un groupe armé ait une rancune envers eux », affirme Forkan, étudiante en médecine dentaire. Mais, selon elle, le peuple irakien n'est pas divisé. Ce sont les politiciens qui sèment la discorde entre les gens.


Pour Andy, étudiant en langue anglaise, la raison principale des problèmes des Irakiens est l'impuissance du gouvernement central. Il met en cause la politique et les décisions du gouvernement qui ont mené au conflit actuel. D'après Andy, « tous les Irakiens sont victimes du terrorisme et de la faiblesse du pouvoir central qui ne peut subvenir aux besoins basiques de la population. Ainsi, la frustration ajoutée à l'ignorance peut se transformer en violence qui, à son tour, sera alimenté par le terrorisme ».
Selon lui, les radicaux sont minoritaires en Irak. Même les membres de Daech et de l'État islamique sont en grande partie des étrangers, affirme Andy qui cite plusieurs exemples montrant le caractère terroriste et non religieux des groupes radicaux : aujourd'hui les chrétiens sont la cible de l'EI. Mais ils n'en sont pas les seules victimes. Même les sunnites ont subi le courroux de ces groupes armés. Il suffit de se rappeler que ces derniers ont dynamité le mausolée du prophète Jonas (Younès en arabe) à Mossoul.

(Lire aussi : Vice au coeur du "califat" des jihadistes en Syrie et Irak)


Forkan met aussi en cause la pauvreté d'une société peu éduquée, surtout dans les villages lointains, parmi les tribus et chez les Bédouins. « Il suffit qu'un politicien leur fasse une promesse et qu'il leur offre des couettes pour qu'ils votent pour lui », s'indigne-t-elle. Même parmi les étudiants, « mes camarades qui sont supposés être l'élite de la société. Certains d'entre eux ont voté pour la liste imposée par leurs parents », ajoute-t-elle.
« Ils appliquent le proverbe irakien qui dit : Mieux vaut un mal qu'on connaît qu'un bien qu'on ignore », ajoute en plaisantant Andy. Selon lui, le manque de culture démocratique et la recherche des intérêts personnels ont un rôle énorme à jouer dans l'échec de la politique gouvernementale.
Sylvana, une jeune professeure de catéchisme, revient elle aussi sur les dernières élections en Irak : « Beaucoup de gens n'ont même pas voté. Ils sont désespérés. La situation s'est tellement dégradée que les Irakiens en ont marre. Ils n'ont plus confiance dans la classe politique au pouvoir. Et, malheureusement, ils n'envisagent aucun changement à court terme, donc refusent de participer au jeu démocratique qu'ils estiment inutile. »


Pour sa part, Takwa Allah, une jeune fille un peu timide, estime que les médias jouent un rôle négatif dans le conflit irakien, sans oublier qu'ils peuvent aussi alimenter la haine entre les factions : il suffit de jeter un coup d'œil sur les journaux télévisés. Un même événement peut être commenté et expliqué de manière opposée par les journalistes, chacun selon ses tendances politiques.
« Les médias ont toujours tendance à montrer le mauvais côté des choses. Ils véhiculent une image négative et parfois superficielle de la réalité en Irak », se plaint-elle. « Venez voir chez nous. Visitez nos familles, nos maisons. C'est tout à fait le contraire de ce que vous voyez à la télé », insiste Takwa.
Pour Abadar, un étudiant en audiovisuel, « le plus important est de briser les murs avec l'autre, qu'il soit d'une autre confession ou d'une autre ethnie. Le but est de pouvoir communiquer ensemble pour mieux se connaître ».
Takwa renchérit sur l'idée d'Abadar, et estime qu'il faut savoir sortir du repli identitaire créé par les vieilles générations. « Nos parents ont leurs idées, leurs préjugés... Mais en tant que jeunes éduqués, nous avons l'obligation de mieux connaître le monde, de découvrir les autres, même s'ils sont différents de nous, pour s'enrichir de leur culture », ajoute-t-elle.


À noter que les parents des jeunes d'Offre-Joie sont souvent leur plus fort soutien. C'est eux qui les encouragent surtout qu'ils remarquent les changements palpables de leurs enfants. Takwa raconte que dernièrement, sa mère, qui avait rencontré une famille à Qaraqosh lors d'une précédente colonie, l'a appelée suite aux derniers évènements pour lui proposer son aide.
Forkan se rappelle de l'attentat contre l'église Notre-Dame de la Délivrance : « Malgré notre programme surchargé, nous avons insisté à avoir une minute de silence au début des cours en hommage aux victimes. Des manifestations de soutien ont eu lieu où l'on voyait le Coran et la croix se côtoyer. Actuellement, nous avons organisé des collectes pour aider les déplacés venus de Mossoul, sans aucune distinction de religion. »

 

(Reportage : "Je suis peut-être en sûreté maintenant, mais j'ai perdu mon âme dans cette fuite")

 

Aider ceux qui veulent rester
L'idée de l'action d'Offre-Joie en Irak est, en définitive, d'aider ceux qui veulent construire ensemble un meilleur avenir, affirme pour sa part Melhem Khalaf, fondateur d'Offre-Joie, de leur donner de l'espérance. La situation dans ce pays est déplorable. « Nous ne pouvons pas arrêter ceux qui veulent partir. Mais nous pouvons soutenir ceux qui veulent rester et qui croient en leur pays, qui croient en toutes les composantes de ce pays », ajoute Me Khalaf.
« Avec l'Irak, on comprend mieux vers où on va. Malheureusement », estime-t-il. Ce pays illustre actuellement un scénario qui pourrait s'appliquer pour tout le Moyen-Orient.

 

(Lire aussi : « À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »)


Il y a d'abord un mouvement d'épuration : « Certaines composantes historiques de l'Irak sont en train d'être complètement éliminées, comme les sabi'as, les yazidis, les chrétiens, etc. Il ne s'agit pas uniquement de minorités, mais bel et bien de composantes historiques ayant vécu dans ce pays pendant des siècles », affirme Me Khalaf. Malheureusement, on n'arrive pas à freiner cette hémorragie dans laquelle on se trouve. « Nous ne lançons pas un cri d'alarme uniquement à cause de la disparition des minorités, mais c'est surtout pour mettre en garde contre la fin du vécu ensemble qu'a expérimenté l'Irak durant des siècles et qui est en train de disparaître aujourd'hui », ajoute-t-il. La région est en train de perdre le trésor humain énorme que représente l'Orient. Les conséquences de cette catastrophe se répercuteront sur le pays qui sera divisé entre les deux grandes communautés sunnites et chiites. Cette situation qu'on commence à vivre aujourd'hui aboutira au morcellement de l'Irak en entités confessionnelles, avec ses conflits territoriaux, ses épurations ethniques et religieuses, entraînant enfin la désintégration de l'État actuel. Un plan qui pourrait toucher toute la région du Proche-Orient.
« Si on va vers ce chemin, la région ira vers une guerre des mille ans », avertit Melhem Khalaf qui conclut qu'« Israël sortira le grand bénéficiaire de cette situation, confortant ainsi ses demandes pour un État juif ».

 

 

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