La meilleure enquête par sondage, avec le questionnaire le mieux élaboré, exige une interprétation multiple qui va parfois au-delà de l'interprétation de résultats chiffrés et de croisements de données. Dans la seconde enquête Anna Lindh sur les tendances interculturelles dans l'espace euro-méditerranéen, il s'agit de notions complexes relatives à la diversité, à l'engagement citoyen, au lien social et à l'attachement aux valeurs de convivialité et de démocratie.
Dans un monde ravagé par la tyrannie de l'opinion, ce que déclarent les personnes, et même ce qu'ils disent penser, n'est pas nécessairement révélateur d'une pensée, d'un comportement réel et d'une pleine conscience d'un problème. Penser, au sens étymologique latin (pensare), c'est peser, réfléchir, juger, avec le plus haut niveau de lucidité.
Les valeurs de diversité et d'harmonie entre liberté et ordre public se déploient aujourd'hui dans un monde régi par la peur, la hantise de la sécurité, le chantage sécuritaire et la manipulation de la peur avec des moyens divers dans l'espace euro-méditerranéen.
L'exigence de respect de la diversité culturelle atteint un score élevé et presque égal pour l'ensemble de l'espace euro-méditerranéen (84% et 82%). Il est significatif que ce score soit fortement associé à l'exigence de liberté et de règle de droit (75% et 79%). En effet, un patrimoine cumulé et de plusieurs siècles de convivialité peut être perturbé si des droits fondamentaux sont bafoués. Il faudra éviter l'approche exclusivement culturaliste du pluralisme culturel et religieux. La dimension juridique de la diversité porte notamment sur les libertés religieuses, l'exercice du culte, l'enseignement de la religion, l'aménagement de lieux de culte. Une jurisprudence constitutionnelle européenne, américaine, africaine, arabe est explicite sur ces problèmes en vue de concilier les pratiques de la foi avec les impératifs de la liberté religieuse et de l'ordre public.
Il est aussi significatif que la solidarité familiale atteint un score prioritaire de 60% dans les pays européens et 52% au Sud et Est de la Méditerranée (SEM), ce qui traduit le besoin de revitaliser le lien social, ce qui fait société.
Les croyances religieuses et la solidarité familiale constituent deux problèmes majeurs de différenciation entre l'Europe et le SEM.
Que signifie la distorsion sur le problème de l'universalité entre les pays européens (26% seulement) et le SEM (53%)? Tout l'apport de l'humanité, des grands philosophes, des conventions internationales des droits de l'homme, des jurisprudences internationales... est-il donc ignoré, oublié, contesté sous prétexte de «diversité» et de «respect de la diversité»? Nous touchons là au cœur du problème de la diversité.
La valeur de l'obédience qui atteint un faible score de 22% et de 26% suscite l'inquiétude. Du moins on pourrait se poser nombre de questions sur la diversité de compréhension de cette notion, à travers la traduction du questionnaire en plusieurs langues. Il y a l'obéissance au sens de la soumission, mais aussi le respect de la règle, de la norme, de l'ordre public. Le code, les normes, les repères sont une condition du lien social, du vivre ensemble, de la diversité vécue et assumée, qu'on soit croyant, athée, agnostique.
Il est de coutume dans l'enseignement universitaire de chercher, d'analyser, de critiquer, de faire de l'intellectualisme et de l'érudition. Le temps est venu d'avoir l'audace de réfléchir sur les questions de sens, de référence et de finalité. Quand ce qu'on appelait autrefois les «Humanités» reculent dans l'enseignement scolaire et universitaire, c'est le prêt-à-consommer intellectuel qui se répand, la tyrannie de l'opinion, le terrorisme intellectuel et de terrain. C'est la banalisation du crime, des attentats et des victimes. C'est l'âge des manipulateurs qui, eux, savent combler la vacuité que laissent des bureaucrates du savoir.
Que faire?
Nous nous attacherons à trois problèmes qui méritent action et engagement à la lumière des résultats de l'enquête et, certes, de l'environnement qui explique les résultats. Il s'agit des problèmes de normativité, de diversité religieuse et d'immunisation face à l'instrumentalisation de la peur et de la sécurité.
1. Normativité: La diversité ne peut être appréhendée en tant que facteur de richesse, d'harmonie et de prospérité que si elle est associée à une culture humaniste qui reconnaît et assume l'universalité des principes des droits de l'homme.
2. Trois dimensions de la diversité religieuse: Il y a pour l'avenir le plus vaste chantier pour faire retrouver aux religions leur âme (problème de foi), pour aménager l'espace public où la religion s'exprime dans le respect des libertés et de l'ordre public (problème de droit), et pour appréhender le politique à la fois en tant qu'enjeu de pouvoir et de gestion de l'intérêt général (problème politique).
Le christianisme vit aujourd'hui une déchristianisation sans repère, au nom d'une laïcité souvent mal comprise. L'islam, pour des raisons historiques, n'a pas assez réfléchi sur les pratiques de la foi dans l'espace public commun et partagé. Le judaïsme doit se distinguer de son idéologisation sioniste.
3. Immuniser contre les idéologies de la différence: Il y a la reconnaissance et le respect des différences, mais il y a aussi dans la mobilisation politique un marché fort prospère, celui de l'idéologie de la différence.
Comment le conflit devient-il conflictuel? Le débat est le plus souvent faussement identitaire. L'identitaire est souvent un habillage instrumentalisé. Il faudra chercher l'espace commun pour justement avancer sur le dialogue interculturel. Certes, on ne peut pas ausculter les intentions, mais on peut dénoncer les manifestations de la mauvaise foi.
Les populations des démocraties soi-disant consolidées ont peur. Peur pour leur bien-être, leur sécurité et tranquillité au quotidien, leurs acquis démocratiques, leurs droits aux prestations sociales, les loisirs et les vacances... Un terrorisme d'État et un terrorisme de groupes interétatiques exploitent la peur et le recul du courage et de l'engagement démocratique de peuples et de gouvernements nantis, pour s'étendre, satelliser des États voisins, laminer des démocraties frileuses. Derrière le terrorisme qui est la façade apparente, il y a le chantage auquel se soumettent progressivement des démocraties peureuses et apeurées.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel,
membre du Conseil
consultatif de la Fondation
euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue
entre les cultures
Le texte est un extrait inédit du Rapport Anna Lindh 2014 qui sera présenté au prochain Forum Anna Lindh les 27-30/10/2014 à Naples.

