Les citoyens du monde arabe en général et les Libanais en particulier vivent depuis des décennies des pages d'histoire intenses et souvent dramatiques. Les événements se succèdent dans leurs pays, remettent à plat leurs régimes politiques, déchirent leurs géographies, transfèrent de force des populations entières vers d'autres cieux et d'autres destinations pour les y enraciner. Bref, ils dessinent de nouvelles frontières, modifient les contenus et les contenants pour construire une géopolitique en harmonie avec les objectifs géostratégiques des principaux décideurs internationaux et régionaux.
Qu'en est-il du Liban, qui vit depuis 1975 ces insupportables épreuves et qui, de par sa formule constitutionnelle, est devenu une véritable «caisse de résonance», une aire de lancement et d'apprentissage pour toutes les aventures régionales? Quel avenir pourrait-on espérer construire après cette longue descente aux enfers et ce sabotage systématique de l'État de droit et des institutions? Il suffit pour comprendre cet état des lieux d'observer en effet le rôle joué par les principaux représentants de la nation à l'Assemblée nationale, à commencer par l'indétrônable président et certains membres de la commission qui est censée l'aider dans la gestion de cet «honorable» institution. À part une autoprorogation de leurs mandats qui s'est faite, le moins qu'on puisse dire, de façon cavalière et irresponsable, le peuple libanais n'a à aucun moment été informé d'un quelconque chantier national pour l'élaboration d'un plan cadre pour réparer divers dégâts subis après quarante ans de guerres, de tutelle, d'attentats politiques et de destructions économiques considérables. Pire encore, ils ont eu droit à un défilé de séquences burlesques, inconsistantes et carrément destructrices de l'esprit même des lois fondatrices de la République.
Plus inquiétant aussi, le bouleversement du panorama géostratégique régional qui s'opère à travers des guerres tournantes qui se multiplient, des frontières qui sont violées, des États démembrés, des nations «chamboulées» et des peuples tués où chassés de chez eux. Tous ces mouvements sont entrepris par une floraison d'acteurs venus de n'importe où et qui agissent sauvagement et sans retenue sur les différentes scènes arabes; les citoyens libanais sont eux aussi las, appauvris et isolés, ils constatent stupéfaits, malgré les efforts récents encore timides et incomplets des forces de l'ordre, comment certains de leurs valeureux élus vivent encore dans leurs tours d'ivoire et semblent tout à fait hermétiques aux risques encourus par la population du fait de ces actions meurtrières qui sévissent dans la région. Doit-on dans cette situation s'acharner à colmater des brèches et à entretenir des structures nationales lézardées et carrément chancelantes? Il est communément établi en génie civil que réhabiliter un bien immobilier est beaucoup plus difficile, plus onéreux et plus long que d'en construire un nouveau. À plus forte raison quand il s'agit de remettre en état de fonctionnement une nation qui a été secouée et partiellement détruite par des événements externes et décrédibilisée sciemment et avec préméditation depuis des décennies par des forces internes à la recherche de rêves d'hégémonie nationale.
Face donc à cette carence notoire des représentants de la nation, une prise de conscience populaire s'impose. La société civile libanaise doit s'investir corps et âme dans un processus original de «réparation binaire» de l'État, c'est-à-dire l'utilisation d'une formule qui allie réhabilitation et reconstruction. C'est ainsi que l'on préserve dans les immeubles classés la structure extérieure en la réhabilitant et que l'on reconstruit tout le reste. Ce qui reviendrait à dire que dans le cas du Liban, il faudrait protéger et préserver les équations fondamentales de la sigha en les réhabilitant, et reconstruire tout le reste à partir d'une vision sûre et stable qui confortera la cohabitation multicommunautaire et pluriculturelle de ses composantes sociales. À partir de tout ce qui précède, des messages clairs doivent être adressés par la société civile à ses représentants pour leur demander d'éviter de lancer «à l'aveugle» des propositions de réformes décousues, sans étude préalable et sans aucune chance de réalisation (parce que préconisées hors d'un contexte adéquat). Car le résultat n'en sera en effet que plus négatif, et les conséquences de remise en forme de l'État de droit et des institutions que plus aléatoires aussi.
Dans ce brouhaha assourdissant et ce bruit de bottes, de feu et de sang qui empoisonnent notre atmosphère et nos vies, il devient indispensable d'adopter une vision à long terme qui doit être rapidement engagée et portée à bout de bras par toutes les composantes du pays du Cèdre. Elle doit être placée au-dessus de toutes les considérations individuelles, partisanes, communautaires, régionales où internationales.
Pour ce faire, il faut renvoyer dos à dos, et en toute sérénité, les allégeances aussi bien aux axes stratégiques syro-iraniens qu'aux mouvements takfiristes et fondamentalistes, à commencer par Daech et en passant par toutes les autres nébuleuses aussi sombres et destructrices qu'elles. Il faut pousser tous nos concitoyens en toute amitié et toute sincérité à se positionner dans le seul axe viable à long terme, qui est celui de la modération, de la justice, de l'égalité, de la paix, du respect des droits de l'homme et de la cohabitation entre les religions.
La voie unique pour le réaliser et faire perdurer notre entité nationale en la défendant des appétits régionaux et internationaux est la neutralisation du Liban. C'est alors seulement, et au-delà de nos désaccords et de nos divisions, que nous aurons ensemble, chrétiens et musulmans, réussi à sauver cette terre message de paix et de vérité et à vaincre le terrorisme ambiant. Nous offrirons aussi au monde une terre de dialogue entre les religions et les cultures, un exemple de tolérance et non de haine, un modèle de société qui aura su donner à la vie un sens existentiel plus fort que celui apporté par le sacrifice de la mort et, enfin et surtout, un message indéfectible d'humanisme et d'humanité.
Salim F. DAHDAH

