Émile Riachi est une épopée en lui-même, qui a laissé derrière lui un empire qu'il a construit de ses mains et qui s'étend sur de vastes terrains qu'il a «gouvernés» avec détermination, sagesse, noblesse de cœur, don de soi, grandeur d'âme et amour. Avant lui, l'orthopédie au Liban était un terrain aride. En un laps de temps apparurent la verdure et les arbres fruitiers de cette branche de la médecine. Les os brisés reprenaient leur place grâce à un plâtre ou à la chirurgie, avec des clous, des vis, des prothèses. Les colonnes vertébrales courbées se redressaient, les articulations luxées étaient réparées et les malformations des hanches des nouveau-nés orientées vers une bonne
direction.
La formation de jeunes diplômés à cette nouvelle discipline et les cours magistraux donnés à la faculté étaient sa priorité. De son enseignement universitaire sortaient de jeunes orthopédistes, prêts à affronter la vie de chirurgien. Très souvent il les envoyait en Europe, dans des services universitaires, pour se parfaire dans leur spécialité ou s'orienter vers de nouvelles sous-spécialités : chirurgie du genou, de la colonne vertébrale, de la main...
À l'heure actuelle ses nombreux élèves ont essaimé dans les hôpitaux, formant des ruches avec du miel butiné sur les roses et les fleurs sauvages de Khonchara représentant l'école d'Émile Riachi. Dans l'enseignement de sa spécialité il a excellé par sa prestance, la clarté de ses exposés et sa voix rauque et imposante.
En dehors de la médecine, son esprit créateur et son amour pour le sport le poussèrent à créer et à organiser un sport très apprécié par les Libanais et les touristes: le ski – il a été le président de la première fédération qu'il avait fondée. Dans le sillage de son attachement aux malades pauvres et nécessiteux il avait à sa disposition un fonds monétaire dont le budget s'élevait à plusieurs dizaines de milliers de dollars par an, financé en partie par lui-même et surtout par un très proche parent béni par le Seigneur dans ses travaux. Ce trésor était ouvert à tous les médecins désireux d'aider, comme il le faisait, un patient pour régler une facture d'hôpital ou l'achat d'un appareil ou une prothèse coûteuse, ou l'acquisition de médicaments très chers pour des traitements prolongés.
Personnellement, je puisais largement dans cette caisse et aucune de mes demandes n'étaient refusées. Émile avait, pour ainsi dire, fondé au Liban la première «banque des pauvres». Je souhaite que cette noble action se perpétue à travers la «Fondation Émile Riachi».
Que dire enfin des légions d'amis qui se sont ralliés à la crinière de son cheval blanc au cours de ses 88 ans et dont les rangs ne cesseront d'augmenter même après sa disparition? Ami fidèle, il était toujours prêt à répondre au moindre appel.
J'ai eu la chance et l'honneur de côtoyer, de me lier d'amitié et de soigner deux grandes personnalités, géante chacune dans son domaine: le président Camille Chamoun et le professeur Émile Riachi. Tous deux avaient des valeurs communes. ils étaient des «hommes», avec tout ce que ce terme signifie comme solidité dans les opinions, sagesse dans les décisions, prévoyance, exécution de projets nécessaires et utiles, l'attachement aux pauvres et bien entendu leur adoration de notre Liban. Si Émile s'était lancé dans la politique, il aurait certainement, et de loin mieux réussi que ces malades de la peste qui nous gouvernent, à tel point qu'il m'arrive, parfois, d'avoir honte de me dire
maronite.
Le président Chamoun nous a quittés à 87 ans et Émile à 88 ans, tous deux suite à un infarctus massif. Les deux ont survécu 48 heures après leur crise et avaient l'artère nourricière de leur cœur totalement bouchée et calcifiée.
Camille Chamoun est né avec les gênes d'un chef d'État et Émile avec ceux d'un professeur d'orthopédie.
Un moineau restera un moineau et ne sera jamais un canari.
Il y a quarante ans, Émile me réveilla vers 3 heures du matin avec ces termes: «Zeidan, cours, mon père fait une crise.» J'accourus pour le trouver assis au bord du lit de son père le tenant entre ses bras, pleurant à chaudes larmes. La mort du Dr Hanna Riachi avait été foudroyante. Ce tableau m'est resté en mémoire digne d'être mis en toile par un Rembrandt avec pour titre «La mort entre les bras de la vie». Quarante ans plus tard, Émile arrive à 3 heures du matin aux urgences de l'hôpital avec une douleur à la poitrine et dit au médecin de garde: «Appelez Zeidan Karam, mon médecin.» En quelques minutes j'étais à son chevet et trente minutes plus tard il était sur la table de cathétérisme pour lui ouvrir une artère
nourricière qui était totalement calcifiée et largement bouchée par des caillots de sang. Il nous a fallu deux heures de labeur pour arriver à rétablir une bonne circulation dans l'artère malade et voir le sang enfin irriguer de nouveau son muscle cardiaque. À la fin de la procédure, la douleur persistait mais très faible. Nous étions soulagés sans crier victoire car l'épée de Damoclès restait suspendue au-dessus de sa tête. Les premières 24 heures nous donnèrent de l'espoir, ce qui permit a toute sa famille d'être autour de lui. À la 48e heure, malgré tous nos efforts, Émile décida de nous quitter, entouré de tous les siens. Il y a quarante ans, il ferma les yeux de son père, quarante ans plus tard cette douloureuse besogne me revint.
Émile est un aigle royal qui plane au-dessus des cimes, des villes et des vallons. D'en haut, il regarde sa famille, ses amis ses malades et tout son Liban. Il nous somme de rester unis autour des principes catholiques qu'il a toujours défendus et vécus et il sera certainement notre avocat auprès du Seigneur. Nous prierons pour lui et pour tous nos parents et amis qui nous ont déjà quittés.
Nos lecteurs ont la parole - Pr Zeidan Karam
Les géants ne meurent pas
OLJ / le 03 juillet 2014 à 00h00

