Dans les démocraties, et depuis fort longtemps, l'habitude veut que des épousailles régulières soient nécessaires pour renouveler le sang, donner plus de vigueur au pays et surtout imiter les autres démocraties.
Déroger à cette disposition rend le jeu sans règles, et cela n'a pas été prévu par nos descendants et voisins, les Athéniens. Les fiancées se recrutent généralement parmi celles qui ne sont pas épouses de la république au moment de la saison des amours, qui revient parfois chaque quatre, cinq ans et même plus. Certaines républiques, craignant de manquer de fiancées, autorisent parfois l'épouse du moment à continuer d'allaiter la république durant deux saisons consécutives.
Le système est bien rodé, mondialement répandu, sauf dans les pays où l'épouse devient belle-mère inamovible, face à des fiancées interchangeables. Certains appellent ce système « royauté » et lui trouvent beaucoup d'avantages.
Au Liban, nous avons épousé la démocratie. Nous la trompons souvent. Elle se laisse faire, nous gronde parfois, mais, magnanime ou faible, agit comme si elle ne le savait pas. Venu le temps des amours, prévu donc longtemps en avance, nous sommes appelés à nous choisir une fiancée en vue d'épousailles avec notre république.
Comme partout ailleurs, en parlant de fiançailles ou mariages, il faut faire appel aux marieurs, et c'est là que le processus se complique. Partout, ils sont trop nombreux, des républiques vont jusqu'à confier cette tâche à tous leurs citoyens ; d'autres, comme nous, la réservent à des marieurs professionnels que le peuple souverain a choisis. Cela semble couler de source, l'opération est simple, ces professionnels n'ont qu'à faire leur métier, nous choisir l'élue.
En fait, cela n'est pas aussi simple. Les habitudes, bonnes ou mauvaises, ont, tout au long de l'histoire, établi un cahier des charges qui détaille, à la virgule près, les spécificités de la fiancée comme s'il était écrit, ce qui n'a jamais été le cas. Et voilà nos marieurs devenus exégètes. Il n'est plus question de dot, de beauté, de lignée, et certainement pas d'amour de la démocratie.
Nos marieurs invoquent le droit qui leur est octroyé de recourir à des consultants, locaux, mais surtout étrangers, ces derniers se mêlent de ce qui ne les regarde pas, comme s'ils étaient les parents des fiancées. Leur nombre devient considérable, excessif. La saison des amours dûment codifiée est parfois dépassée, la république se sent orpheline.
Ce n'est pas faute de trouver des fiancées pour notre république que nous sommes dans notre présente situation. Le fait est que nous avons trop de prétendantes. À la rigueur, nous pourrions en réduire le nombre à trois, voire deux si nous éliminons une pseudo-fiancée.
Dommage que les lois des démocraties interdisent la polygamie ou même les ménages à trois. Nous aurions pu être heureux avec deux épouses et une seule république...
Émile NASR

