Ma chérie,
Je sais que tu n'aimes pas qu'on parle de soi ni de ses sentiments en public. Les gens ont des préoccupations qui ne rejoignent pas ce qui nous fait mal. C'est vrai. Toute ma vie est marquée par le devoir de réserve, notamment lorsqu'il s'agit de ce que nous ressentons. Mais aujourd'hui, ce que je ressens m'échappe, après ton départ, sur la pointe des pieds.
Le temps écoulé depuis ce jour-là, je n'arrive pas à le mesurer : trop longue est la séparation, et pourtant, la douleur fait mal, comme si c'était hier.
Hier encore, je te tenais dans les bras, fier du beau bébé que le Ciel nous a donné. Les années d'études au Collège protestant français et à l'Université américaine, ton mariage et ta petite famille fondée et vivant à l'étranger, tout a filé, comme dans un rêve.
C'est le destin, ma chérie, qui semble s'être abattu sur ta santé. Ta santé physique seulement. Le cœur et l'esprit sont demeurés vigoureux et vivaces. Pendant les quelques mois d'hospitalisation et de soins, ici, loin de ta petite famille, aucune plainte ne montrait à quel point les soins étaient douloureux. Chaque matin, tu appelais tes filles pour les réveiller afin qu'elles se préparent à l'école.
Comme si tu étais là-bas. En fin d'après-midi, avec la régularité qui ne t'a jamais quittée, sur aucun sujet, tu rappelais chez toi pour voir si tout s'était bien passé, si ta maison avait été gérée comme tu le voulais, si ton mari avait passé une bonne journée.
Je m'inquiétais de voir toute cette énergie dépensée, alors qu'à tes côtés, je voyais à quel point était coûteuse la lutte que tu menais contre la maladie.
J'ai fini par croire que tu gagnerais. Ta patience, ta volonté, ta discipline et ton sourire heurtaient tout scepticisme et faisaient espérer un miracle.
Il n'y a pas eu de miracle sur le plan de la guérison. Mais en revisitant toutes ces journées avec toi ici, à Beyrouth, en tête à tête, je sens que le miracle, c'est que tu aies pu garder l'essentiel intact en toi ; l'essentiel pour toi, c'était d'abord et surtout ton mari et tes filles ; ensuite, les projets d'avenir que tu exécuterais avec ton mari, au bénéfice des malades qui n'ont pas accès aux soins et qui luttent contre leur maladie. L'essentiel en toi, c'était enfin la certitude et la foi que le réel n'est pas le clinquant que nous vivons ici-bas.
Lorsqu'il t'a fallu rentrer à la maison, je t'ai accompagnée à l'aéroport. Je ne savais pas que je ne te reverrai plus. Des problèmes de visa nous ont empêchés, ta maman et moi, de te revoir et de te serrer contre notre cœur. Quelques jours plus tard, le Ciel te rappelait loin de ce monde. Juste la veille, tu as parlé à ta maman longuement au téléphone. Ta voix était sûre et tu parlais de demain avec entrain et optimisme ; tu étais certaine que les visas nous seraient délivrés. Ils l'ont été. Trop tard.
S'il fallait te raconter, ma Nayla chérie, tes amis diraient que tu as été la discrétion et le sourire, toujours prête à suggérer une solution ; disponible à chaque appel, tu as su quand tu pouvais parler et quand ton silence était le bon remède. Nous avons su tout cela après ton départ, lorsqu'on nous a fait part du rôle fait de finesse et de disponibilité que tu as joué lorsque des amis t'appelaient.
Ce sont des qualités dont le souvenir demeure vivant en nous. C'est le passé toujours présent dans nos cœurs.
Et maintenant ? Et demain ? Lorsqu'en souvenir de toi, nous regardons vers le ciel, comme à la recherche d'un signe, nos yeux secs et notre cœur croient voir notre Nayla chérie toujours belle, souriante et sereine.
Que Dieu te bénisse, ma chérie !
Ton papa
Hassãn RIFAAT


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