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Nos lecteurs ont la parole - Antoine Messarra

« Héritages », ou la pédagogie de la mémoire

Le film Héritages de Philippe Aractingi est bien plus que la saga d'une famille, les allers-retours, l'exil et le déracinement, comme on le présente et comme le perçoivent presque tous les spectateurs. Il s'agit plutôt d'un bouleversement complet des approches conventionnelles de l'historiographie, de la transmission de notre histoire, pour l'édification de la mémoire libanaise collective et partagée de demain et de sortir, après des expériences séculaires à la fois douloureuses et exaltantes, de la mécanique de répétition.
En tant qu'ancien membre de la Commission des six pour l'élaboration des nouveaux programmes de l'enseignement de l'histoire, dans le cadre du plan de rénovation pédagogique au CRDP, sous la direction du professeur Mounir Abou Asly dans les années 1996-2002, programmes publiés au Journal officiel en plus de 80 pages (décret n° 3 175 du 8 juin 2000, JO n° 27 du 22/6/2000, pp. 2 114-2 195), et aussi durant plus de trente ans d'action dans le cadre de la Fondation libanaise pour la paix civile permanente, il nous fallait toujours faire face à des idéologues de l'historiographie, à des légalistes hantés par la logique de la justice punitive, et à des éducateurs sans horizon.
Philippe Aractingi, non seulement parce qu'il est un grand producteur, mais aussi parce qu'il a véritablement expérimenté et assumé l'expérience du passé, et qu'il part de l'expérience, son expérience et celle de sa famille, nous présente, avec détails et profondeur, une pédagogie pratique de la mémoire. Autrement dit, ce dont nous avons besoin. Cette pédagogie comporte au moins trois éléments :
1. L'histoire au niveau micro : on étudie l'histoire, au Liban et dans le monde arabe en général, dans des livres que des élèves débitent dans des examens, alors que la mémoire vécue, le plus souvent conflictuelle, se forme à travers d'autres véhicules de socialisation, sur le chemin de l'école, dans le milieu familial, l'environnement, les médias, les discours en vogue... Or si chacun se penche sur l'histoire de sa famille, même si la famille a été la moins engagée dans la vie publique, il vivra presque tous les événements de la grande histoire. L'histoire sera alors intégrée, vécue, assumée. Les leçons de l'histoire seront vécues avec l'effet d'un traumatisme salutaire, en tant qu'expérience vivante à transmettre et transmise aux générations de demain. Ce n'est donc pas pour amuser et faire l'original que Philippe Aractingi scrute dans l'histoire de sa famille et agit et réagit aux interrogations spontanées et poignantes de ses propres enfants. C'est là d'ailleurs où il touche au cœur du problème. Lequel ?
2. Agir auprès des jeunes de la troisième génération : il ressort des expériences comparées que les parents impliqués dans les guerres et les enfants qui en ont subi directement les conséquences ne reproduisent pas les conflits parce qu'ils ont été personnellement traumatisés. Le danger de la répétition réside dans la troisième génération des petits-enfants et les générations futures qui cherchent à se venger pour les ancêtres !
On voit cela dans des pays, en Irlande du Nord, au Liban..., où on vous matraque avec un événement survenu depuis des siècles, en 1690, en 1860..., pour montrer et démontrer que la coexistence est impossible !
Dans Héritages, c'est sur la troisième génération que se penche Philippe Aractingi. Il nous montre où réside le danger et où il faut agir. C'est l'obligation de témoignage des survivants.
L'atermoiement dans la traduction pédagogique au Liban des nouveaux programmes d'histoire montre à quel point nous sommes loin d'une telle approche, bien plus importante pour la stratégie de défense du Liban dans le dialogue national que la stratégie de défense exclusivement militaire ou militariste.
3. La foi dans la liberté : la démarche pédagogique de la mémoire est-elle possible et opérationnelle ? Il se dégage du film Héritages la foi dans la liberté humaine pour sortir de la mécanique de répétition, pour oublier mais toujours se souvenir. L'essence de l'homme, à la différence de l'animal, c'est sa capacité d'apprendre. Même l'animal, par une expérience de dressage, finit jusqu'à un certain niveau par apprendre.
Allons-nous enfin apprendre et ne pas être du bétail agissant par instinct, manipulation et dressage en vue de Guerres pour les autres ? C'est là le titre exact de l'ouvrage de Ghassan Tuéni. Des guerres où nous sommes tous des victimes, sans vainqueurs ni vaincus sauf dans le discours polémique et triomphaliste. Oui, pour les autres ! Des adultes et des enfants « veulent en finir » avec un pays trottoir, au sens péjoratif français du terme. Être libre et responsable, apprendre à être libre. C'est là le grand message du film, extraordinaire et fort attendu, de Philippe Aractingi.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel,
membre fondateur
de la Fondation
libanaise pour la paix
civile permanente

Le film Héritages de Philippe Aractingi est bien plus que la saga d'une famille, les allers-retours, l'exil et le déracinement, comme on le présente et comme le perçoivent presque tous les spectateurs. Il s'agit plutôt d'un bouleversement complet des approches conventionnelles de l'historiographie, de la transmission de notre histoire, pour l'édification de la mémoire libanaise collective et partagée de demain et de sortir, après des expériences séculaires à la fois douloureuses et exaltantes, de la mécanique de répétition.En tant qu'ancien membre de la Commission des six pour l'élaboration des nouveaux programmes de l'enseignement de l'histoire, dans le cadre du plan de rénovation pédagogique au CRDP, sous la direction du professeur Mounir Abou Asly dans les années 1996-2002, programmes publiés au Journal officiel en...
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