Rechercher
Rechercher

Culture - Théâtre

La violence faite aux femmes vue par Lina Abiad

Un sujet d'une brûlante actualité. Ici plus qu'ailleurs. La violence faite aux femmes. Battues et maltraitées par les hommes, les femmes font un témoignage choral dans la pièce de Lina Abiad « Hayda mech film masri »* (Ce n'est pas un film égyptien) à la salle Gulbenkian (LAU). Cris et aveux. Les chuchotements sont inutiles, l'analyse reste à faire et les lois à édicter...

Un chœur de femmes au verbe haut qui révèle une réalité, hélas immonde et abjecte.

Une salle à manger couverte de débris de vaisselle. Des chaises renversées. Une porte et une entrée d'une maison avec barres en bois qui rappellent de toute évidence une prison, une geôle. Dans ce décor aux ombres lugubres, sans fioritures ni lumière, se pressent presque vingt-cinq acteurs et actrices. Personnages crispés et tendus pour dire en toute crudité une condition de vie amère. Réquisitoire virulent, constat accablant.


D'un côté, une kyrielle de femmes de tout âge et, de l'autre, un gang d'hommes de tout gabarit. Tous pieds nus, comme pour un moment d'intimité, de relâchement ou de rixe...
Et dès les premiers vocables, proférés dans la crainte et la douleur, les traumatismes de l'enfance émergent. Des mioches aux yeux grands ouverts voient leur parent s'entredéchirer, s'entre-tuer. Littéralement. Gifles, paroles offensantes, électricité dans l'air, soumission et exaction psychologique, objets balancés sur la tête, tout le mécanisme des agressivités et des tensions est déballé. Dans toute son horreur et toute sa répulsion. Sans assister aux scènes de combat conjugal. Sans voir les actes de violence car Lina Abiad, qui ne manque jamais de tact scénique, sait parfaitement éviter le piège du voyeurisme gratuit et dérangeant.


Tout est rapporté par la tension des corps et un verbe empoisonné, haineux, incendiaire, abrasif. D'un côté, des gonzesses bafouées, abîmées, saccagées, piétinées, de l'autre, des mecs fous de machisme, de brutalité, de verdeur, de cynisme. Et, au milieu de tout cela, paraît-il, l'amour a une place. Parfois. D'autres fois, c'est le désert et l'absence totale d'amour. Sauf pour un besoin servile et vile de l'autre.
Curieuse humanité aux lois obtuses qui ne défendent même pas les citoyennes d'une communauté. La virilité exacerbée, gonflée de testostérone de mufle est ici mise à rude épreuve.


S'instaure alors devant le spectateur le déballage incontinent et acide de ces confessions et aveux pluriels. Par le truchement d'un chœur de femmes au verbe haut, gesticulatoire et retentissant. Un verbe qui parle d'une relation amour-haine démente, incontrôlée. Un verbe qui révèle une réalité, hélas plus immonde et abjecte, plus grande – on devrait peut-être dire plus basse – que la fiction.
Et qu'on n'aille pas croire que ces mots sont puisés de l'imaginaire d'une hypocondriaque ou d'une schizophrène de roman. Que non. Tous ces propos et ces situations tordues, dans leur injustice, outrance, dictature, despotisme et machisme, sont le fruit de discussions avec des personnes qui ont bien voulu lever le voile sur leur quotidien. Certaines personnes même étaient en salle... Un quotidien lassant de mésentente et de chicanerie conjugales. Des mères et des femmes victimes, non seulement d'un certain patriarcat mais aussi et surtout d'une société aux mentalités archaïques, sclérosées,
desséchées.


On écoute avec respect, émotion, presque avec étonnement (peut-on aller aussi loin dans la mauvaise foi?) et compassion ces récits pluriels d'une nouvelle forme de l'esclavagisme contemporain. Et ce n'est guère hasard si l'institution du mariage en est si fortement ébranlée et menacée. Récits inadmissibles où la femme est pire qu'un objet.


Le despotisme masculin est protéiforme: l'un n'aime pas la coriandre, l'autre est amoureux de sa bouteille de whisky, le troisième a l'addiction au sexe (avec des partenaires autres que sous son toit, bien entendu, et qu'il consomme sur le lit matrimonial!), le quatrième est un énergumène qui pique les sous de sa conjointe et de ses gosses, le cinquième, et pas le dernier, a la répulsion des manucures bleues sur les orteils de sa moitié.... Autant de sources de discordes et d'insolubles psychopathies  banalisées!
Et le chapelet de folie comportementale et d'humeur changeante de s'égrener devant un public ahuri, consterné, rarement amusé (même si cela frise souvent la caricature ou l'insoutenable cocasserie), mais surtout interpellé par ces voix féminines qui crient à l'aide et supplient. Et se révoltent. Du moins tentent de le faire... Tandis que les hommes aboient leur ordre dans une hystérique masculinité qui ne tolère ni échange, ni compréhension, ni respect de la différence.


Shakespeare a déjà traité la rébellion des femmes avec sa Mégère apprivoisée. Citée d'ailleurs en cette aire à bon escient. Lina Abiad ne parle que des femmes brimées. De celles à qui on dit: «Je t'aime, je te tue.»
Longue nomenclature de (mé)faits débités tambour battant, sur un ton vif et prenant. Alliant la douceur et la récrimination, les souvenirs d'amour et le rejet, la volonté de dignité et le refus d'être «chosifiés». Avec des actrices qui ont le ton juste, même si parfois le texte est encore un peu mal retenu. Sur un rythme de lamento vindicatif et justifié, cela reste quand même une nomenclature. Sans véritable dynamique dramaturgique ou progression de réflexion.


La pièce de Lina Abiad, en se positionnant aux antipodes des films égyptiens si férus de vacheries masculines, triste alter ego d'une virilité branlante, n'en est pas moins ici un authentique «de profundis».
Pour conclure, on emprunte volontiers la note de la fin à Elizabeth Badinter, auteure de XY, de l'identité masculine. Après avoir décortiqué les limites du masculin et du féminin, pour un prélude à une forme inédite d'harmonie entre les sexes, elle dit en substance: «Aujourd'hui, contraints de dire adieu au patriarche, les hommes doivent réinventer le père et la virilité qui s'ensuit. Les femmes, qui observent ces mutants avec tendresse, retiennent leur souffle...»


Sommes-nous loin de cette image? À voir! Le temps, les agissements et les actes le diront...
De toute façon, voilà une œuvre théâtrale qui aborde en toute intelligence et courage un phénomène de société. Elle cravache les consciences, oblige chacun à mieux écouter l'autre, en appelle au secours des personnes en danger, à la dignité, au respect et au partage vrai : celui de l'amour et des valeurs humaines sacrées.

*La pièce «Hayda mech film masri» de Lina Abiad se joue au Gulbenkian (LAU) jusqu'au 4 mai.

Une salle à manger couverte de débris de vaisselle. Des chaises renversées. Une porte et une entrée d'une maison avec barres en bois qui rappellent de toute évidence une prison, une geôle. Dans ce décor aux ombres lugubres, sans fioritures ni lumière, se pressent presque vingt-cinq acteurs et actrices. Personnages crispés et tendus pour dire en toute crudité une condition de vie amère. Réquisitoire virulent, constat accablant.
D'un côté, une kyrielle de femmes de tout âge et, de l'autre, un gang d'hommes de tout gabarit. Tous pieds nus, comme pour un moment d'intimité, de relâchement ou de rixe...Et dès les premiers vocables, proférés dans la crainte et la douleur, les traumatismes de l'enfance émergent. Des mioches aux yeux grands ouverts voient leur parent s'entredéchirer, s'entre-tuer. Littéralement. Gifles,...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut